Au fur et à mesure que nous nous éloignions des récifs, qui depuis
notre victoire sur l’horrible Phanisia avaient cessé leurs lamentations, je me
questionnai sur le bien-fondé de notre aventure : L’Argo avait maintenant
plusieurs jours d’avance sur nous, et nous ne pouvions que supposer de la
prochaine étape. Si nous n’arrivions pas à le rattraper, ayant couru après
Jason et son équipage pendant une bonne partie de leur quête, l’Histoire se
souviendrait elle de nous comme des nouveaux Argonautes, ou comme d’un groupe -
un peu détonnant - de vagabonds idéalistes ?
C’est perdu dans ces pensées que nous arrivâmes en vue des
côtes de Mysie, étape du voyage initial de nos compagnons perdus de vue, où
nous pensions pouvoir trouver des traces de leur passage.
Le contraste entre la ville où nous accostâmes, vivante et
joyeuse, et Cyzique et – plus encore, Hodaphèbe, était saisissant. Partout les
marchands criaient, les femmes riaient, les enfants jouaient et les hommes
plaisantaient : rien ne pouvait être plus éloigné de l’ambiance de nos
précédentes étapes. Le lieu semblait être un port de commerce florissant :
nous pûmes de suite goûter aux plaisirs procurés par les produits de la mer
fraîchement ramenés des bateaux de pêche mouillant par dizaines autour du port.
Le nom du Roi de la ville ne nous était pas inconnu :
il s’agissait de Polyphème, resté ici lors du voyage initial pour retrouver la
trace d’Hylas, l’éromène d’Héraclès, disparu il y a vingt ans lors de l’étape
des Argonautes. S’il n’avait pas encore pu trouver la trace d’Hylas, et avait
donc abandonné tout espoir, il avait grandement mis son temps à profit en
faisant d’un simple campement une véritable cité en à peine vingt années.
Polyphème fut étonnamment accessible, bien que fortement
sollicité par des délégations venant de tout le pourtour de la Grande Mer. Nous
pûmes ainsi reconnaitre une délégation Lacédémonienne, venue en quête de
quelque soutien dans le conflit qui se préparait face à Troie, et qui repartit
de l’entretien avec une triste mine.
Le Roi Jason était bien passé par ici, mais était reparti
très vite vers le Nord. La nouvelle nous déplut tout au plus haut point :
je commençais à envisager le voyage comme une éternelle poursuite… Cependant,
un de nos compagnons, et pas des moindres, avait souhaité rester sur
place : Eglialië l’ophidien. Il avait trouvé passionnante l’idée qu’Hylas
n’ait toujours pas été retrouvé, et avait entrepris ses propres recherches.
Nous le retrouvâmes au crépuscule, alors qu’il rentrait en
ville après une journée de recherches. Il fut fort surpris de notre présence,
et plutôt content d’apprendre que nous étions saufs. Il nous expliqua que
l’Argo avait été pris par un vent soudain et terrible, qui l’emmena jusqu’à des
milles de Cyzique. Il se montra aussi fortement ennuyé par l’attitude et le
moral du Roi Jason : il devenait de plus en plus renfermé sur lui-même,
voire mélancolique. Son humeur maussade déteignait de plus sur celle de
l’équipage, ce qui n’était pas pour rien dans la décision d’Eglalië de rester
sur place...
L’Ophidien avait avancé sur la recherche d’Hylas. Il avait trouvé
l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois, des années auparavant. Nous
l’accompagnâmes alors jusqu’à un bois au cœur duquel se trouvait un étrange
lac, aux eaux miroitantes sous la lumière blafarde perçant difficilement sous
les frondaisons. Au milieu de celui-ci, plusieurs créatures semblables à des
humaines se peignaient les cheveux après le bain : des naïades.
Lorsqu’elles s’aperçurent de notre présence, elles cessèrent
de suite leur activité et s’avancèrent vers la berge, comme captivées, le regard
avide, et tentèrent de nous pousser à les rejoindre par d’habiles chants et
paroles.
J’avoue avoir eu du mal à résister, et aurait bien pu les rejoindre si
Lyn n’eût pas l’idée de perturber ma torpeur. Antibrontë et surtout Actéon n’eurent,
eux, pas la force mentale de résister, et se jetèrent à l’eau. Devant notre
incapacité à les raisonner, Phryxos pris les devants à sa manière, en projetant
un énorme rocher qui vint frapper le crâne du fils de Poseidon (qui, dans leur
course pour rejoindre l’îlot, avait tout de même mis plusieurs mètres à l’amazone…)
Reprenant ses esprits, il intercepta Antibrontë, et regagna
la berge, la guerrière sous le bras. Je sentis alors la fureur monter depuis la
berge de l’îlot, et en une fraction de seconde, les naiades disparurent.
Avisant le lac et ses alentours, Actéon proposa de plonger
en exploration. L’idée fut des plus avisées, puisqu’il remonta quelques minutes
plus tard en nous faisant part de la découverte d’une grotte sous l’eau, dans
laquelle il y avait un jeune homme, qui lui expliqua s’être endormi la veille
et s’être réveillé ici, sans possibilité de remonter à la surface, tout mauvais
nageur qu’il était.
Quelle ne fut pas notre surprise quand il nous apprit qu’il
s’était présenté sous le nom d’Hylas ! Comment fut-il possible qu’après
une vingtaine d’années ce dernier n’ait pas vieilli d’un iota ?
Lyn proposa d’user de ses talents mystiques pour invoquer une
naiade : après quelques incantations, une des créatures qui nous toisait
depuis la rive opposée fit son apparition, tout prête à agir selon le bon
vouloir de notre mage guerrière. Elle expliqua connaître Hylas, qu’il lui
semblait effectivement que c’était le nom du bel homme coincé sous le lac. Et
elle obéit lorsque Lyn lui ordonna d’aller chercher le jeune homme.
Nous entreprîmes alors le chemin du retour, tout en expliquant à Hylas ce qu’il s’était passé. Il fut fortement troublé par tout cela, ne comprenant pas par quelle magie il avait pu se dérouler en une journée vingt ans de vie réelle.
Les retrouvailles avec Polyphème furent heureuses et émouvantes. Le Roi nous promit de nous fournir un navire plus à même de nous emmener loin au Nord. Hylas se montra désireux de nous accompagner : rien ne le retenait, à vrai dire, ses parents étant certainement morts après tout ce temps. D’autant qu’il avait une chance, en nous accompagnant, de croiser le chemin d’Héraclès…
Notre bateau prit la mer vers Byzance, prochaine étape
de notre course pour retrouver l’Argo…
Nous entreprîmes alors le chemin du retour, tout en expliquant à Hylas ce qu’il s’était passé. Il fut fortement troublé par tout cela, ne comprenant pas par quelle magie il avait pu se dérouler en une journée vingt ans de vie réelle.
Les retrouvailles avec Polyphème furent heureuses et émouvantes. Le Roi nous promit de nous fournir un navire plus à même de nous emmener loin au Nord. Hylas se montra désireux de nous accompagner : rien ne le retenait, à vrai dire, ses parents étant certainement morts après tout ce temps. D’autant qu’il avait une chance, en nous accompagnant, de croiser le chemin d’Héraclès…

