Gloire à Zaggath le borgne,
Monosourcil de feu.
Que son Oeil soit rendu à Sauron, ou l'inverse.
Entre le marteau et l'enclume... cette expression résumait bien la situation dans laquelle nous nous trouvions.
D'un côté, un culte difficilement contrôlable (j'en acceptais ma part de responsabilité) repris par une zélote aussi charmante que dangereuse. De l'autre, une milice voulant faire la peau aux premiers...
Bien entendu, il y avait la possibilité (quelque part alléchante, je devais le reconnaître) de laisser tout ce petit monde se débrouiller : cela aurait constitué un châtiment exemplaire pour mes ouailles égarées, calmé la situation à Oomis... et évité au Methyn Sarr de remettre la main sur un puissant artefact appartenant à son dieu tutélaire.
D'un autre côté, étions-nous enclins à choisir la solution de facilité ? J'ai envie de dire que l'expérience avait prouvé que non !
Et cet objet mythique, n'eut-il pas été plus en sécurité entre des mains expertes telles que, au hasard, les miennes ? Bien sûr, la puissance qu'il devait receler n'avait rien à voir dans mon processus de décision...
La plus difficile à convaincre de la nécessité d'agir fut Diane, toujours ulcérée par la transformation de son élevage en feu de joie. Il fallu déployer des trésors de patience et d'assurance afin d'asséner que nous pourrions sans problème récupérer l'Oeil avant que la milice ne nous taillât en pièces.
En théorie, c'était facile...
Une première exploration de la grotte s'imposait. Elle révéla des éléments forts intéressants : au sol, des sillons semblaient s'achever aux braseros et remonter jusqu'à un autel comportant une gravure. Celle-ci représentait une scène où, au centre, un être enflammé gigantesque était entouré de silhouettes prosternées reliées à des sillons identiques.
Jamara me révéla qu'elle avait fait un rêve qu'elle pensait prémonitoire : cela correspondait à son songe où l'être en question... c'était moi, rien de moins !
Je ne doutais évidemment pas que ma puissance exceptionnelle me permît de parvenir à ce résultat, mais j'étais tempéré par l'impression que je n'aurais qu'une occasion de puiser dans mes réserves magiques, toujours amoindries qu'elles étaient de par mon utilisation assez... généreuse, dirons-nous.
De plus la gravure me laissait penser à deux possibilités pour le rituel à conduire : soit immoler une victime, soit la saigner à mort.
De part ma tendance méthodique, je souhaitais commencer par des animaux afin de ne pas devoir recourir de suite à des extrémités...
Cependant, à ma grande surprise mes compagnons semblaient quant à eux avoir passé un cap : ils étaient pour l'expérimentation grandeur nature sur des humains, et le plus tôt possible ! J'étais donc à ma grande surprise minoritaire dans mon désir de ne pas sacrifier de suite de vie humaine ! Drogar était persuadé que le sacrifice devrait passer par le sang, et Jamara semblait également de cet avis.
Elle m'offrit la candidature forcée de nos agresseurs du marais et mes derniers scrupules s'envolèrent ; j'avais prévu de m'occuper d'eux tôt ou tard de toute façon...
Avant de procéder au rituel, j'essayai toutefois de proposer un marché à Jamara : si je parvenais à récupérer l'Oeil, elle devrait me suivre pendant un an. A la suite de quoi, je l'accompagnerais auprès de Methyn Sarr. Elle ramènerait ainsi un élément d'une valeur inestimable à sa maîtresse... je parlais de moi bien entendu, encore que l'Oeil fût bien entendu un présent fort honorable. Toutefois la jeune femme me résistait, trop impatiente de ramener la relique à la Reine Sorcière...
Je mis mes camarades au parfum : Jorrick et Diane ayant prévu de rester durant le rituel (Drogar, en petite nature qu'il était, préférant quant à lui monter la garde à l'extérieur), il faudrait qu'ils soient prêt à intervenir si cela dégénérait ; y compris si nécessaire à renvoyer Jamara six pieds sous terre, même si je ne souhaitais pas en arriver là...
Le rituel eut lieu en fin de matinée, après quelques heures de récupération bien méritées.
Jamara et moi démarrâmes le sacrifice sous le regard fervent des cultistes... et celui, plus mal à l'aise, de mes compagnons (cela me rassurait un peu, pour tout dire, qu'ils éprouvassent enfin quelques réticences à ce moment précis !) Les cris de la victime s'apparentaient à ceux d'un cochon qu'on mène chez l’équarrisseur. La fin justifiait les moyens... Et ce ne fut plus tant par esprit de vengeance que par la conviction d'une absolue nécessité que je tranchai la gorge du malheureux tandis que ma codisciple psalmodiait de sombres imprécations.
La lumière des torches sembla vaciller, les ombres grandir pour nous recouvrir un peu plus. Même moi, je dus me retenir pour ne pas tressaillir et montrer mon inconfort alors que le sang giclait à gros bouillons, se répandant sur la pierre de l'autel tout d'abord avant d'emprunter le funeste sillon tracé dans le sol. Les chants des cultistes, eux, ne faiblissaient pas, la fascination et l'embrigadement empêchant la peur de les saisir.
Pendant ce temps, le sang continuait à emplir les rigoles, finissant par encercler l'obélisque tout entier.
A cet instant, les flammes reprirent de plus belle et sur l'obélisque de funestes symboles apparurent en lettres de feu : il s'agissait de Festreli, ancien dialecte datant d'avant la Lémuria même et dont Jamara et moi, fort heureusement, connaissions les arcanes.
Le texte disait à peu près ceci :
[nda : à compléter]
Ah ah ah tu peux pas t'approcher t'as l'air fin
Sauf si t'es un fils du feu
Crame qui touche, prépare ta Biafine.
Après quelque réflexion, la mention "d'enfant du feu" et "à la main de feu vivant" me fit penser à la description d'un djinn. Si je parvenais à en invoquer un, pourrait-il se saisir de l'Oeil et me le remettre ? Je soumis cette hypothèse à Jamara qui eut peine à croire que la chose fût possible. Je fus un poil vexé de son incrédulité mais désireux en même temps de lui prouver l'étendue quasi illimitée de mes talents.
Toutefois, même avec un potentiel tel que le mien une préparation draconienne était nécessaire. Ainsi, j'estimais qu'il fallait réunir certains éléments pour faciliter le lancement de ce sort de deuxième niveau tels que :
- une figurine d'argile afin de donner forme à la créature
- de la graisse animale pour en badigeonner la statuette
- du soufre afin d'amplifier les effets de la combustion.
Je transmis ces éléments à mes compagnons et nous donnâmes des ordres afin que les mercenaires qui nous accompagnaient partent les chercher dans les marais, tandis que je me préparais. Il fallait faire vite désormais car au même moment, la milice d'Oomis devait probablement se mettre en route... si elle n'était pas déjà en chemin.
Les deux premiers ingrédients furent fournis sans difficulté. Néanmoins, nous restions sans nouvelles de l'équipe en charge du soufre. Nous décidâmes donc de partir à leur recherche car le temps commençait à manquer. Trouver leurs traces ne prit pas longtemps grâce aux talents de limier de Diane. Nous remontâmes la piste jusqu'à tomber sur une zone qui portait les marques d'une lutte récente... et d'une disparition apparemment soudaine. Non loin, mes camarades aux sens plus affûtés que les miens discernèrent, en bordure d'eau, une créature imposante tapie dans la vase...
Nous nous mîmes en position reculée. Diane pour sa part profita de ses talents à l'arc pour entamer les hostilités en relative sécurité. La bestiole sembla peu apprécier, comme attendu, et fouetta de ses immenses tentacules l'air à proximité, avant de sortir peu à peu son immense corps semblable à un poulpe de six mètres.
L'affrontement démarra donc. Je m'efforçai pour ma part de ne pas être, en premier lieu, une gêne pour mes compagnons bien plus aguerris que moi dans cet exercice, souhaitant de plus économiser mes forces pour l'invocation. Je parvins dans un premier temps à faire ma part en tranchant un tentacule, il est vrai déjà bien entamé par Drogar. Diane continuait d'harceler notre cible de ses flèches, tandis que Jorrick semblait de plus en plus à l'aise au combat.
La créature ne pouvait pas faire face à tant de menaces simultanées et commença à battre en retraite. Las, je commis alors l'erreur de relâcher ma vigilance... La sanction fut immédiate : un tentacule me saisit et me souleva comme un fétu de paille, me rapprochant à ma grande horreur du bec du céphalopode. Je tentai bien vainement de me débattre, mais rien n'y fit : la bête déchira mon flanc de son appendice monstrueux. La douleur m'arracha un cri pouvant rivaliser avec celui du sacrifié que j'avais égorgé le matin même, cruel clin d'oeil du destin... mais déjà, faisant place à la douleur, une sensation d'engourdissement m'envahit soudainement et... le noir total. Avant de succomber, ma dernière pensée fut qu'il était vraiment stupide de périr sous les coups d'une stupide pieuvre des marais alors que j'étais sur le point de mettre la main sur l'Oeil de Zaggath...
Lorsque je repris connaissance, j'étais étendu dans l'herbe des marais, la robe maculée de mon propre sang. Ma chair me faisait encore terriblement souffrir et mes membres engourdis, mais je sentais que j'étais hors de danger. Près de moi Jorrick, mon sauveur attitré, rangeait une fiole dans son havresac. Je l'avais échappé belle, et je me maudissais de m'être ainsi inconsidérément mis en danger. Vu mon état de faiblesse, je n'avais fait que me rendre l'invocation plus difficile encore... et nous n'avions toujours pas de soufre. Nous devrions nous en passer, car l'après-midi touchait à sa fin.
Revenant au temple aussi vite que mon état le permettait, nos craintes se virent confirmées : un craquement dans les fourrés aux abords de la clairière nous mena à l'un des pièges que nous avions disposés pour nous protéger. Il avait été activé, mais sa cible s'était enfuie. Ce n'était plus qu'une question de minutes désormais avant que la milice nous tombât dessus.
L'affrontement semblait inévitable et l'issue dramatique car nous étions en sous-nombre à hauteur de trois ou quatre contre un, sans compter que la plupart d'entre nous n'étaient pas combattants. Avec l'énergie du désespoir, je tentai de lancer un sort pour dissimuler l'entrée du temple, en intimant à tous ses occupants la discrétion la plus absolue. Et de prier si nécessaire. Car si j'étais confiant dans mes compétences (comme à l'accoutumée en somme), les sorts d'illusion restaient capricieux par nature... et dépendant de ceux qui voulaient bien se laisser abuser.
Après une interminable attente qui ne dura pourtant en réalité que quelques dizaines de minutes tout au plus, Drogar vint nous informer que nos poursuivants avaient rebroussé chemin.
Nous allions enfin pouvoir passer aux choses sérieuses !
Avant de lancer mon incantation, je tentai une dernière fois de convaincre Jamara. Je ne savais si j'étais près du but ou non, mais malgré toutes mes tentatives et les différentes cordes sur lesquelles je jouais (affective, défi, invocation d'une destinée manifeste) elle ne semblait toujours pas prête à me suivre. Je me rapprochai donc à nouveau de mes compères pour réitérer ma mise en garde : ils devraient se tenir à l'affût de toute tentative de la belle zaggathienne.
Je m'avançai au milieu des fidèles qui m'observaient avec une crainte respectueuse, mâchonnant une feuille de lotus des songes pour m'aider à me concentrer. Sur mes avant-bras déjà couturés de scarification je traçai de profondes lignes de sang, commençant à incanter au milieu des chants des cultistes qui s'intensifièrent. Je recouvris la statuette de la graisse que j'enflammai aussitôt, déclenchant une clameur.
De là mes intonations se firent plus profondes, plus gutturales. J'admets volontiers que j'exagérai quelque peu mes transports pour impacter plus efficacement mes spectateurs ; j'étais toutefois fort proche de la transe, et alors que je laissais l'énergie magique déferler en moi je m'y abandonnai tout à fait. La statuette fut alors engloutie dans un tourbillon de flamme tandis que les fidèles exultaient. Et de cette flamme mouvante, incandescente, une forme se dessina. D'abord fugaces, ses contours se stabilisèrent peu à peu sans vouloir abandonner tout à fait leurs enflammés caprices : une silhouette humanoïde, enfin, émergea du brasier, et ses yeux de braise ne regardaient que moi.
Je ne pensais plus alors du tout à la foule qui m'entourait. D'un geste impérieux, je désignai à cette dernière l'obélisque et, comme si elle lisait dans mes pensées, elle s'approcha sans mal de la fournaise qui le gardait, semblant complètement ignorer la barrière de chaleur. Aussi simplement et précautionneusement qu'un enfant ramasserait une balle, le djinn se saisit de l'Orbe à pleines mains. Il revint vers moi, cérémonieusement, comme s'il était lui aussi conscient de l'importance du moment.
Je levai les bras vers lui afin d'accepter son offrande. Tous les cultistes, Jamara incluse, étaient désormais prosternés.
Alors que l'esprit du feu commençait déjà à se dissiper, il déposa l'Oeil entre mes mains écartées. Assurant ma prise sur le divin artefact, je le présentai aux fidèles avec un air de triomphe non feint.
A leurs yeux, j'étais désormais son Elu.
Il était une fois... Le retour d'une bande de post-ado attardés bien décidés à se prendre encore pour des chevaliers, magiciens, vampires ou encore pirates interstellaires. Ce blog conte leurs "aventures".
lundi 25 février 2019
lundi 11 février 2019
L'Oeil de Zaggath
Une nuit en prison est rarement de bon augure... Fallait-il que nous fussions un poil dérangés pour avoir provoqué cette incarcération ?
Le plan, toutefois, avait fonctionné (ma mâchoire douloureuse pouvait attester du coeur que Drogar avait mis à jouer sa part de comédie).
Sardo eut du mal à cacher sa joie de me voir, et je dus lui intimer un peu de retenue en présence des gardes. Mieux valait ne pas apparaître comme lié trop étroitement à un individu promis au billot, après tout.
Un sort de sommeil (sort que j'affectionne particulièrement de par sa simplicité... et son efficacité moult fois démontrée !) nous permis de nous débarrasser momentanément de nos surveillants, pendant que mon disciple me racontait sa version des faits. Il confirma ce que je craignais, à savoir que la combinaison du zèle de mes apprentis, d'indications trop vagues de ma part et de l'intervention de Jamara avait transformé mes gentils cultistes en pyromanes entropiques.
Je sermonnai mon bras droit sans trop l'accabler toutefois, conscient de ma part de responsabilité. Après tout, Zaggath avait dû apprécier...
Drogar m'indiqua qu'il faudrait éventuellement prendre garde aux oreilles des autres prisonniers qui traînaient du fond de leurs cellules. Je me notai de demander à Badrakil de régler le problème, d'une manière ou d'une autre... je lui faisais pleinement confiance en la matière (cela en faisait au moins une !) ainsi que pour aider mes acolytes à éviter la mort, y compris si cela devait signifier les faire évader.
Le lendemain matin les gardes vinrent nous délivrer après cette nuit qui, selon le dicton, devait nous porter conseil... Peut-être pas en réalité, car la première chose que nous fîmes fut de retourner dans l'auberge que nous avions saccagée ! Le tenancier pâlit lorsqu'il nous vit franchir le seuil de son établissement, sans doute par crainte de représailles... ou que nous remettions cela. Nous nous excusâmes, ce qui ne le convainquit pas tant que les espèces sonnantes et trébuchantes que nous lui donnâmes en dédommagement.
Pas rancunier, il nous aida même lorsque, échangeant avec mes compagnons sur la nécessité de trouver les cultistes réfugiés dans les marais, il nous parla spontanément de sa soeur qui vivait dans un village sur le chemin... Elle pourrait éventuellement nous donner plus d'indications si nous devions la rencontrer. Je n'avais pas tiqué sur l'instant, mais manifestement cette information fut retenue avec attention par notre alchimiste...
Nous avions appris par les gardes qu'une expédition punitive devait être lancée le lendemain pour se venger, aussi le temps nous pressait-il : sitôt notre destination décidée, nous nous mîmes en route tandis que Badrakil restait introuvable, frayant sans doute avec la pègre locale.
Le chemin était aussi morne que déprimant : alors que nous longions le fleuve qui coulait paresseusement dans la plaine, nous nous enfoncions dans des terres de plus en plus boueuses. La route méritait de moins en moins son nom et le moindre écart risquait de nous voir crottés de gadoue jusqu'au genou. Pourtant, il y avait bel et bien un village tel que l'aubergiste nous l'avait indiqué... enfin "hameau" eut été plus précis. Encore que "trou du cul miteux du monde" n'eut pas été une description si éloignée de la réalité que cela.
Nous tentâmes de glaner quelques informations auprès des autochtones, qui semblaient aussi brillants intellectuellement que leur patelin n'était riant. Il s'avéra assez compliqué de se retenir de les finir à coups de hache, tant ils semblaient ignorants de tout ce qui pouvait nous intéresser, ou stupide, voire les deux. Pourtant, Jorrick semblait s'être donné pour mission de rencontrer (et plus si affinités ?) la soeur de l'aubergiste (sans doute un fantasme un peu salace de sa part) et insista lourdement auprès de toutes les vioques qui évoluaient dans ce trou à rats. Après ces heures qui entrèrent directement au panthéon des plus longues de ma vie, nous parvînmes toutefois à trouver un vieux prêt à nous guider dans les marais, alors que la nuit commençait à tomber. Nous acceptâmes sans discuter afin de tâcher de rattraper le temps perdu à faire du tourisme inversé.
Toutefois, il semblait écrit dans les cieux que le village avait été créé spécialement pour nuire à ma santé mentale... car après quelques heures à suivre notre guide sans poser de question, celui-ci contourna un vieux tronc en nous invitant à faire de même. Drogar ne sentait pas trop le coup, avec un soupçon de clairvoyance que nous prîmes pour de la paranoïa... allons, mon petit barbare, ce n'était qu'un papy sans défense et...
Quelques instants plus tard, sans vraiment comprendre ce qui m'arrivait, je me constatai allongé sur le dos dans ce qui semblait être une espèce de fosse, la vue brouillée, le souffle coupé. Je percevais comme au ralenti mes compagnons hurler autour de moi, tandis que des bruits sifflants (des flèches ?) m'entouraient. Et surtout, une douleur lancinante me vrillait le crâne. La chute avait été violente et je compris qu'il était dans mon intérêt de temporiser un peu le temps de récupérer ET de ne pas paraître comme une menace immédiate...
Cependant en mon for intérieur je me jurai de faire un barbecue XXL de ce village, de ses habitants, de leurs proches et leurs animaux de compagnie. Il faudrait au moins ça pour m'apaiser. Et puis Zaggath tout ça quoi...
Pendant que j'étais perdu dans mes pensées entre souffrance et désir de vengeance, mes compagnons un peu moins amochés avaient déjà commencé à rétablir un certain équilibre entre les forces en présence : nos agresseurs, malgré la surprise, n'avaient aucune chance d'en ressortir vivants. Nous entendîmes un hurlement plus loin dans le marais, tandis que nos assaillants finissaient par tomber.
Quelques instants plus tard, alors que nous étions en train de deviser sur le sort du guide qui nous avait trahis, plusieurs silhouettes encapuchonnées et d'écarlate vêtues apparurent, escortant une plus menue que je ne tardais pas à reconnaître : ma chère Jamara ! Quant à ses gardes du corps, les visages grossiers dont s'étaient affublés ne pouvait tromper l'oeil exercé (et informé) sur leur race : il s'agissait de kalukans.
La prêtresse de Zaggath sembla ravie de me revoir. Ravissement partagé, je devais l'admettre, bien qu'entaché de mon côté par la raison de notre visite... Je lui parlais de la situation à Oomis, qu'elle sembla regretter à demi. Mes objections sur la propagation de feux trop "généreuse" et leur justification (vision court-termiste du prosélytisme ayant in fine l'effet de nous aliéner les populations locales) semblèrent néanmoins être reçues, sinon en toute adhésion, en tout cas avec une certaine compréhension. Par ailleurs, j'exposai que "mes" ouailles étaient selon moi redevable à Diane pour la destruction de son élevage et je suggérai que les fautifs travaillassent pour elle afin de s'amender. D'abord rétive à cette idée, notre archère sembla au moins prête à envisager cette possibilité.
Autre fait notable : pendant notre conversation et alors que nous rentrions vers son camp, Jamara m'avait promis une surprise qui me ferait reconsidérer la situation et qui justifiait sa présence dans la région... force était de constater qu'elle n'avait pas menti : ce qu'elle était venue chercher au fond de ces marais n'était pas le paludisme mais bien un temple qui nous faisait désormais face. Et quel temple ! Non par son apparence, à demi enfoui qu'il était pour mieux le dissimuler sous la terre... mais par son contenu.
A ses portes, je retrouvai mes cultistes devant lesquelles je tombai à genou pour m'excuser de mon laxisme à leur égard. Ils m'entourèrent en pleurant, sans doute vaguement conscient que mon autre alternative aurait été de les cramer jusqu'au dernier afin qu'ils contemplent la gloire de Zaggath une dernière fois.
Jamara me prit la main et m'emmena à l'intérieur du temple. Elle tremblait d'excitation ; et bien que n'ayant que peu d'expérience avec la gent féminine je devinai aisément que ce n'était pas mon contact qui lui faisait cet effet, mais bien ce qu'elle allait me montrer.
Quelques instants plus tard, je comprenais pourquoi : devant moi, à une dizaine de mètre se présentait un... qu'était-ce au juste ? un joyau ? un cristal ? un artefact, ou vraiment ce que son nom désignait ? difficile à dire, mais "légendaire" était un qualificatif qui était couramment employé pour désigner l'Oeil de Zaggath.
Le PUTAIN. D'OEIL. DE. ZAGGATH.
Palpitant, incandescent, fascinant, l'objet mythique nous faisait face, contemplé pour la première fois depuis des siècles.
Jamara me tira de ma rêverie : "Hélas, impossible de l'approcher", me confia-t-elle. "Toutes mes tentatives se sont soldées par des choses -ou des personnes- calcinées. Et c'est là que j'ai besoin de ton aide..."
Ses mots me rappelèrent l'assaut imminent de la milice d'Oomis. Le temps nous pressait plus que jamais. Nous n'avions que la nuit pour trouver un moyen de nous emparer de l'Oeil, ou nous devrions quitter les lieux ; option à laquelle ma condisciple se refusait tout bonnement.
Il allait falloir trouver LA bonne idée... et vite.
jeudi 7 février 2019
Le Fils du Vent
« Lorsque les Argonautes accostèrent sur cette côte,
ils furent accueillis à bras ouverts. La cité avait peu à offrir, mais Cyzique,
en bon Roi, permit à l’équipage de se ressourcer. La bonne humeur régnait, les
rires fusaient, et les quelques jours que dura cette étape résonnait en
l’esprit des compagnons de Jason comme un délicieux interlude.
Mais les Dieux ont pour eux le goût de la tragédie, et il ne
pouvait en aller autrement pour les fameux Argonautes. La nuit qui suivit leur
départ, un vent fort et contraire se mit à souffler en mer. Si bien qu’au
matin, l’Argo accosta sur la côte qu’ils venaient de quitter. Le bon Roi
Cyzique, qui ne s’attendait pas à revoir ses compagnons partis la veille, crût
à une attaque de pirates. Et Jason et son équipage, ne reconnaissant pas la
côte qu’ils venaient de quitter, engagèrent le combat contre les troupes venues
les repousser.
Alors mourut Cyzique, de la main même de Jason, et les plus
braves et féroces guerriers de la ville périrent de celles des Argonautes.
Lorsque Jason pris compte de son erreur, ses pleurs se
mêlèrent à ceux de la ville. Il tenta
tant bien que mal de faire amende honorable, mais le mal était fait, et tous se
lamentèrent.
Puis, un jour, terrassée de douleur, la Reine Clyté se jeta
du haut du Mont Dindyme, et les nymphes des forêts pleurèrent son destin. Et à
l’endroit même où elles pleurèrent, là où Clyté s’élança dans le vide, naquit
une fontaine… »
C’est lorsque nous arrivâmes en vue de la Cité, baptisée en
l’honneur de son Roi défunt, que l’Ophidien nous conta cette histoire. Le
regard perdu du Roi Jason en disait long sur l’émotion qu’il refoulait à la vue
des maisons de pierre blanche accrochées au pied de la montagne.
Notre départ de Samothrace fut marqué par la décision d’Akilas,
l’éphèbe dont j’ai enfin retenu le nom, de rester sur place. Il semblait
affecté par la série d’épreuves que nous avions vécues ; en tous cas, bien
plus que les autres membres de notre expédition. Sa décision était selon lui
justifiée par le fait d’en apprendre plus sur lui-même. Il semblait rester sur
un constat d’échec. Il fallait l’accepter : c’est ce que fit notre groupe.
Le trajet jusqu’à Cyzique fut plutôt réjouissant, hormis
quelques passage monotones pendant lesquels je me surpris à regretter l’absence
d’Akilas, qui savait apaiser les tensions inhérentes à la proximité entre
guerriers sur un navire comme l’Argo. Et qui savait parfois aussi me faire
rire, souvent malgré lui, dois-je avouer.
A l’évocation du passif de Jason avec les habitants de cette
ville, il y avait de quoi s’inquiéter de l’accueil qui nous serait fait. Et au final, si les gens ne semblaient pas
mécontents de nous voir, et s’ils restaient accueillants bien que légèrement
indifférents, il régnait dans l’air une ambiance morose, quelque chose de
difficilement perceptible.
C’est en abordant le sujet avec un des marchands chez qui
Lyn, Actéon et moi-même nous rendîmes pour nous restaurer, que nous apprîmes la
chose suivante : le Roi Antilas, descendant de Cyzique, était certes un
bon Roi et la vie au quotidien était certes commode ; tous les habitants
avaient ce moral en berne, cette apathie funeste, depuis que la Fontaine de
Clyté s’était tarie.
Nous fîmes part de ce fait au Roi Jason, qui décida d’aller
à la rencontre d’Antilas. Il s’entoura pour la délégation d’une escorte
retreinte : Phryxos, Lyn, Actéon, Antibrontë et moi-même.
Dans son fastueux palais, le Roi confirma les dires du
marchand, expliquant que la fontaine avait des vertus apaisantes et curatives.
Il nous rapporta que sa milice n’avait jamais réussi à monter le Mont Dindyme
jusqu’à la Fontaine, repoussés qu’ils furent par des vents furieux et
insurmontables. Et alors, pendant que les deux Rois abordaient des sujets
diplomatiques, je jetai un regard vers le sommet. Nous nous mîmes en
route, et la composition plutôt étrange
de notre groupe faisait se retourner les villageois : un centaure opiniâtre,
une guerrière à la chevelure de feu, un colosse brillant au soleil, une brute
aux muscles saillants et une amazone déterminée…
L’ascension se révéla être une gageure : le vent, qui n’était
au départ qu’une brise soutenue, s’avéra être un véritable obstacle au fur et à
mesure de la montée. Nous avions pensé à nous organiser en nous encordant, et
en mettant les plus frêles d’entre nous derrière les colosses. Mais ce ne fut
pas suffisant : Antibrontë hurlait des injures comme pour nous donner du
courage, Lyn dut s’accrocher à Actéon comme un étendard à son mât, et Phryxos
riait à pleines dents en demandant à Lyn de s’accrocher au sien, de mât…
Puis, alors que nous pensions ne jamais y arriver, ce fut le
calme plat : alors que nous avancions d’un bloc contre la Nature elle-même,
l’interruption brutale du souffle nous fit partir en roulé boulé. Et là, sur la
petite plateforme où nous arrivâmes, se tenait un être gigantesque au point de
me toiser de plusieurs têtes, qui rit aux éclats en nous voyant débouler :
Tyros, fils d’Eole, ravi de faire subir le courroux du vent qu’il maitrise à
ceux qui cherchent à arriver en son sanctuaire…
Tyros s’avéra un être extrêmement espiègle et volubile. De
ses mots emmêlés comme des feuilles tourbillonnant un soir d’automne, il nous
expliqua qu’il était installé ici, car la vue lui plaisait. La fontaine ?
Elle est ici, oui, mais elle ne coule plus.
Pourquoi ? Aucune idée… Pourquoi en aurais-je ? Et pourquoi m’en
soucierai-je ?
La discussion était difficile, et l’énergumène, particulièrement
irritant. Nous comprîmes toutefois qu’il avait un compagnon : Actoclès,
ingénieur de renom, qui lui avait promis qu’il forgerait quelque chose capable
de l’aider. Car le fils du vent était instable, ses pensées se mélangeaient,
ses paroles s’emmêlaient. Et, alors qu’il avait entrepris toute forme de
médecine connue, Actoclès lui avait promis qu’en lui ouvrant le crâne, il
ferait sortir la confusion de sa caboche… si tant est qu’il était possible de
percer le crâne d’un demi dieu invincible.
J’avoue qu’à ce moment, mon air dubitatif, à moi qui suis
versé dans le savoir d’Asclépios, en aurait découragé plus d’un de tenter l’entreprise.
Mais devant l’insistance du géant irritant, Actéon lui proposa simplement de
pratiquer l’opération : les pieds dans l’eau, un bon outil, et tout Dieu
qu’il fût, la pression exercée par le fils de Poseidon serait suffisante pour ouvrir
n’importe quelle boîte, même indestructible.
L’idée enchanta l’hôte du Mont Dindyme, qui s’empressa de
nous guider vers le laboratoire de son compagnon qui, bien entendu - et pour ne
rien arranger, avait tout bonnement disparu.
Notre groupe, enrichi d’un Dieu du vent de quatre mètres,
descendit le chemin emprunté à l’aller, et bifurqua jusqu’à atteindre une
ouverture dans la montagne. J’avisai celle-ci avec appréhension : Tyros n’avait
aucune possibilité d’entrer, au vu de la hauteur de la brèche, et j’aurai
maille à circuler là-dessous, vue ma taille et ma corpulence. Mais Lyn, partie
en éclaireur, nous affirma que le boyau s’agrandissait plus loin. Nous
laissâmes notre hôte devant l’entrée, et nous engouffrâmes dans la roche…
Après quelques mètres dans l’obscurité, notre groupe
déboucha sur une salle taillée à même la pierre : l’on pouvait se tenir
debout tous ensemble. Au fond de cette alcôve nous toisaient deux statues,
sises près d’une ouverture, comme des gardes à l’entrée d’un palais. Pareils à
des guerriers de bronze, Lyn aperçut en les détaillants des espèces de petites
roues dentées reliant leurs articulations. Je pus apercevoir, pour ma part, un
fil terriblement ténu tendu en travers de la « porte », à hauteur de
mollets d’homme.
Actéon et moi-même échangeâmes un regard : notre
dernière rencontre avec des guerriers faits d’autre chose que de chair et d’os
nous avait laissé un souvenir douloureux…
Je me mis en position de frapper le guerrier de gauche, et
Actéon celui de droite. Lyn s’engouffra alors avec une extrême précaution dans
la brèche, levant les pieds pour éviter le piège, en prenant soin de mettre son
bouclier derrière son dos pour parer un éventuel coup. Et là, ce fut le chaos :
trop focalisée sur sa défense, elle s’emmêla les pieds dans sa lance, et
trébucha dans le fil tendu. Un craquement terrible se fit entendre, et une
masse énorme s’abattit sur elle, alors qu’elle avait fait volte-face en
trébuchant : un marteau de pierre descendit du plafond et frappa de plein
fouet le bouclier de la guerrière, qui fut propulsée vers nous et retomba au
sol. De chaque côté de la porte, les deux statues s’animèrent et, parés que nous
étions à frapper au cas où, j’hurlai à pleins poumons en abattant ma masse…
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