lundi 25 février 2019

Gardons l'Oeil... et le bon !

Gloire à Zaggath le borgne, 
Monosourcil de feu.
Que son Oeil soit rendu à Sauron, ou l'inverse.

Entre le marteau et l'enclume... cette expression résumait bien la situation dans laquelle nous nous trouvions.
D'un côté, un culte difficilement contrôlable (j'en acceptais ma part de responsabilité) repris par une zélote aussi charmante que dangereuse. De l'autre, une milice voulant faire la peau aux premiers...
Bien entendu, il y avait la possibilité (quelque part alléchante, je devais le reconnaître) de laisser tout ce petit monde se débrouiller : cela aurait constitué un châtiment exemplaire pour mes ouailles égarées, calmé la situation à Oomis... et évité au Methyn Sarr de remettre la main sur un puissant artefact appartenant à son dieu tutélaire.
D'un autre côté, étions-nous enclins à choisir la solution de facilité ? J'ai envie de dire que l'expérience avait prouvé que non !

Et cet objet mythique, n'eut-il pas été plus en sécurité entre des mains expertes telles que, au hasard, les miennes ? Bien sûr, la puissance qu'il devait receler n'avait rien à voir dans mon processus de décision...
La plus difficile à convaincre de la nécessité d'agir fut Diane, toujours ulcérée par la transformation de son élevage en feu de joie. Il fallu déployer des trésors de patience et d'assurance afin d'asséner que nous pourrions sans problème récupérer l'Oeil avant que la milice ne nous taillât en pièces.
En théorie, c'était facile...

Une première exploration de la grotte s'imposait. Elle révéla des éléments forts intéressants : au sol, des sillons semblaient s'achever aux braseros et remonter jusqu'à un autel comportant une gravure. Celle-ci représentait une scène où, au centre, un être enflammé gigantesque était entouré de silhouettes prosternées reliées à des sillons identiques.
Jamara me révéla qu'elle avait fait un rêve qu'elle pensait prémonitoire : cela correspondait à son songe où l'être en question... c'était moi, rien de moins !
Je ne doutais évidemment pas que ma puissance exceptionnelle me permît de parvenir à ce résultat, mais j'étais tempéré par l'impression que je n'aurais qu'une occasion de puiser dans mes réserves magiques, toujours amoindries qu'elles étaient de par mon utilisation assez... généreuse, dirons-nous.
De plus la gravure me laissait penser à deux possibilités pour le rituel à conduire : soit immoler une victime, soit la saigner à mort.
De part ma tendance méthodique, je souhaitais commencer par des animaux afin de ne pas devoir recourir de suite à des extrémités...
Cependant, à ma grande surprise mes compagnons semblaient quant à eux avoir passé un cap : ils étaient pour l'expérimentation grandeur nature sur des humains, et le plus tôt possible ! J'étais donc à ma grande surprise minoritaire dans mon désir de ne pas sacrifier de suite de vie humaine ! Drogar était persuadé que le sacrifice devrait passer par le sang, et Jamara semblait également de cet avis.
Elle m'offrit la candidature forcée de nos agresseurs du marais et mes derniers scrupules s'envolèrent ; j'avais prévu de m'occuper d'eux tôt ou tard de toute façon...

Avant de procéder au rituel, j'essayai toutefois de proposer un marché à Jamara : si je parvenais à récupérer l'Oeil, elle devrait me suivre pendant un an. A la suite de quoi, je l'accompagnerais auprès de Methyn Sarr. Elle ramènerait ainsi un élément d'une valeur inestimable à sa maîtresse... je parlais de moi bien entendu, encore que l'Oeil fût bien entendu un présent fort honorable. Toutefois la jeune femme me résistait, trop impatiente de ramener la relique à la Reine Sorcière...
Je mis mes camarades au parfum : Jorrick et Diane ayant prévu de rester durant le rituel (Drogar, en petite nature qu'il était, préférant quant à lui monter la garde à l'extérieur), il faudrait qu'ils soient prêt à intervenir si cela dégénérait ; y compris si nécessaire à renvoyer Jamara six pieds sous terre, même si je ne souhaitais pas en arriver là...

Le rituel eut lieu en fin de matinée, après quelques heures de récupération bien méritées.
Jamara et moi démarrâmes le sacrifice sous le regard fervent des cultistes... et celui, plus mal à l'aise, de mes compagnons (cela me rassurait un peu, pour tout dire, qu'ils éprouvassent enfin quelques réticences à ce moment précis !) Les cris de la victime s'apparentaient à ceux d'un cochon qu'on mène chez l’équarrisseur. La fin justifiait les moyens... Et ce ne fut plus tant par esprit de vengeance que par la conviction d'une absolue nécessité que je tranchai la gorge du malheureux tandis que ma codisciple psalmodiait de sombres imprécations.
La lumière des torches sembla vaciller, les ombres grandir pour nous recouvrir un peu plus. Même moi, je dus me retenir pour ne pas tressaillir et montrer mon inconfort alors que le sang giclait à gros bouillons, se répandant sur la pierre de l'autel tout d'abord avant d'emprunter le funeste sillon tracé dans le sol. Les chants des cultistes, eux, ne faiblissaient pas, la fascination et l'embrigadement empêchant la peur de les saisir.
Pendant ce temps, le sang continuait à emplir les rigoles, finissant par encercler l'obélisque tout entier.

A cet instant, les flammes reprirent de plus belle et sur l'obélisque de funestes symboles apparurent en lettres de feu : il s'agissait de Festreli, ancien dialecte datant d'avant la Lémuria même et dont Jamara et moi, fort heureusement, connaissions les arcanes.
Le texte disait à peu près ceci :

[nda : à compléter]
Ah ah ah tu peux pas t'approcher t'as l'air fin
Sauf si t'es un fils du feu
Crame qui touche, prépare ta Biafine.

Après quelque réflexion, la mention "d'enfant du feu" et "à la main de feu vivant" me fit penser à la description d'un djinn. Si je parvenais à en invoquer un, pourrait-il se saisir de l'Oeil et me le remettre ? Je soumis cette hypothèse à Jamara qui eut peine à croire que la chose fût possible. Je fus un poil vexé de son incrédulité mais désireux en même temps de lui prouver l'étendue quasi illimitée de mes talents.
Toutefois, même avec un potentiel tel que le mien une préparation draconienne était nécessaire. Ainsi, j'estimais qu'il fallait réunir certains éléments pour faciliter le lancement de ce sort de deuxième niveau tels que :
- une figurine d'argile afin de donner forme à la créature
- de la graisse animale pour en badigeonner la statuette
- du soufre afin d'amplifier les effets de la combustion.

Je transmis ces éléments à mes compagnons et nous donnâmes des ordres afin que les mercenaires qui nous accompagnaient partent les chercher dans les marais, tandis que je me préparais. Il fallait faire vite désormais car au même moment, la milice d'Oomis devait probablement se mettre en route... si elle n'était pas déjà en chemin.
Les deux premiers ingrédients furent fournis sans difficulté. Néanmoins, nous restions sans nouvelles de l'équipe en charge du soufre. Nous décidâmes donc de partir à leur recherche car le temps commençait à manquer. Trouver leurs traces ne prit pas longtemps grâce aux talents de limier de Diane. Nous remontâmes la piste jusqu'à tomber sur une zone qui portait les marques d'une lutte récente... et d'une disparition apparemment soudaine. Non loin, mes camarades aux sens plus affûtés que les miens discernèrent, en bordure d'eau, une créature imposante tapie dans la vase...
Nous nous mîmes en position reculée. Diane pour sa part profita de ses talents à l'arc pour entamer les hostilités en relative sécurité. La bestiole sembla peu apprécier, comme attendu, et fouetta de ses immenses tentacules l'air à proximité, avant de sortir peu à peu son immense corps semblable à un poulpe de six mètres.
L'affrontement démarra donc. Je m'efforçai pour ma part de ne pas être, en premier lieu, une gêne pour mes compagnons bien plus aguerris que moi dans cet exercice, souhaitant de plus économiser mes forces pour l'invocation. Je parvins dans un premier temps à faire ma part en tranchant un tentacule, il est vrai déjà bien entamé par Drogar. Diane continuait d'harceler notre cible de ses flèches, tandis que Jorrick semblait de plus en plus à l'aise au combat.
La créature ne pouvait pas faire face à tant de menaces simultanées et commença à battre en retraite. Las, je commis alors l'erreur de relâcher ma vigilance... La sanction fut immédiate : un tentacule me saisit et me souleva comme un fétu de paille, me rapprochant à ma grande horreur du bec du céphalopode. Je tentai bien vainement de me débattre, mais rien n'y fit : la bête déchira mon flanc de son appendice monstrueux. La douleur m'arracha un cri pouvant rivaliser avec celui du sacrifié que j'avais égorgé le matin même, cruel clin d'oeil du destin... mais déjà, faisant place à la douleur, une sensation d'engourdissement m'envahit soudainement et... le noir total. Avant de succomber, ma dernière pensée fut qu'il était vraiment stupide de périr sous les coups d'une stupide pieuvre des marais alors que j'étais sur le point de mettre la main sur l'Oeil de Zaggath...

Lorsque je repris connaissance, j'étais étendu dans l'herbe des marais, la robe maculée de mon propre sang. Ma chair me faisait encore terriblement souffrir et mes membres engourdis, mais je sentais que j'étais hors de danger. Près de moi Jorrick, mon sauveur attitré, rangeait une fiole dans son havresac. Je l'avais échappé belle, et je me maudissais de m'être ainsi inconsidérément mis en danger. Vu mon état de faiblesse, je n'avais fait que me rendre l'invocation plus difficile encore... et nous n'avions toujours pas de soufre. Nous devrions nous en passer, car l'après-midi touchait à sa fin.
Revenant au temple aussi vite que mon état le permettait, nos craintes se virent confirmées : un craquement dans les fourrés aux abords de la clairière nous mena à l'un des pièges que nous avions disposés pour nous protéger. Il avait été activé, mais sa cible s'était enfuie. Ce n'était plus qu'une question de minutes désormais avant que la milice nous tombât dessus.

L'affrontement semblait inévitable et l'issue dramatique car nous étions en sous-nombre à hauteur de trois ou quatre contre un, sans compter que la plupart d'entre nous n'étaient pas combattants. Avec l'énergie du désespoir, je tentai de lancer un sort pour dissimuler l'entrée du temple, en intimant à tous ses occupants la discrétion la plus absolue. Et de prier si nécessaire. Car si j'étais confiant dans mes compétences (comme à l'accoutumée en somme), les sorts d'illusion restaient capricieux par nature... et dépendant de ceux qui voulaient bien se laisser abuser.

Après une interminable attente qui ne dura pourtant en réalité que quelques dizaines de minutes tout au plus, Drogar vint nous informer que nos poursuivants avaient rebroussé chemin.

Nous allions enfin pouvoir passer aux choses sérieuses !

Avant de lancer mon incantation, je tentai une dernière fois de convaincre Jamara. Je ne savais si j'étais près du but ou non, mais malgré toutes mes tentatives et les différentes cordes sur lesquelles je jouais (affective, défi, invocation d'une destinée manifeste) elle ne semblait toujours pas prête à me suivre. Je me rapprochai donc à nouveau de mes compères pour réitérer ma mise en garde : ils devraient se tenir à l'affût de toute tentative de la belle zaggathienne.

Je m'avançai au milieu des fidèles qui m'observaient avec une crainte respectueuse, mâchonnant une feuille de lotus des songes pour m'aider à me concentrer. Sur mes avant-bras déjà couturés de scarification je traçai de profondes lignes de sang, commençant à incanter au milieu des chants des cultistes qui s'intensifièrent. Je recouvris la statuette de la graisse que j'enflammai aussitôt, déclenchant une clameur.
De là mes intonations se firent plus profondes, plus gutturales. J'admets volontiers que j'exagérai quelque peu mes transports pour impacter plus efficacement mes spectateurs ; j'étais toutefois fort proche de la transe, et alors que je laissais l'énergie magique déferler en moi je m'y abandonnai tout à fait. La statuette fut alors engloutie dans un tourbillon de flamme tandis que les fidèles exultaient. Et de cette flamme mouvante, incandescente, une forme se dessina. D'abord fugaces, ses contours se stabilisèrent peu à peu sans vouloir abandonner tout à fait leurs enflammés caprices : une silhouette humanoïde, enfin, émergea du brasier, et ses yeux de braise ne regardaient que moi.
Je ne pensais plus alors du tout à la foule qui m'entourait. D'un geste impérieux, je désignai à cette dernière l'obélisque et, comme si elle lisait dans mes pensées, elle s'approcha sans mal de la fournaise qui le gardait, semblant complètement ignorer la barrière de chaleur. Aussi simplement et précautionneusement qu'un enfant ramasserait une balle, le djinn se saisit de l'Orbe à pleines mains. Il revint vers moi, cérémonieusement, comme s'il était lui aussi conscient de l'importance du moment.
Je levai les bras vers lui afin d'accepter son offrande. Tous les cultistes, Jamara incluse, étaient désormais prosternés.
Alors que l'esprit du feu commençait déjà à se dissiper, il déposa l'Oeil entre mes mains écartées. Assurant ma prise sur le divin artefact, je le présentai aux fidèles avec un air de triomphe non feint.

A leurs yeux, j'étais désormais son Elu.

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