mercredi 19 juin 2019

Un oeil averti en vaut deux

L'heure de l'éclipse était bientôt venue. Nous nous mîmes en route au petit matin vers un défilé dans les montagnes. L'air était frais, les corniches que nous empruntions glissantes. Plus d'une fois nos vies manquèrent de s'achever quelques centaines de mètres en contrebas.
Après quelques heures d'excursion, nous avions trouvés un escalier de pierre qui descendait vers une espèce de cuvette semblant constituer l'entrée du temple. 
Devant ce dernier, deux statues aux silhouettes redoutables et aux proportions colossales ; l'une mâle, l'autre femelle.
Les armes qu'elles arboraient semblaient bien trop détaillées pour ce que fût anodin.
Nous décidâmes sagement d'attendre l'heure propice.

Le moment ne tarda pas : phénomène astronomique soumis à mille superstitions, l'éclipse était pourtant bien au rendez-vous. La lumière décrût rapidement et nous nous mîmes en marche, passant avec appréhension entre les statues... ne les avions-nous pas vues bouger ?

Pressant le pas nous parvînmes à franchir le portail constituant l'entrée. L'air sentait le renfermé avec un je-ne-sais-quoi de désagréable (oui, nous avons un odorat malgré notre absence de nez. Non, je n'ai pas d'explication). C'est avec un mélange de précaution et de tension que nous avancions dans ce temple creusé à même la roche, dont nous ne percevions qu'un gigantesque escalier en colimaçon d'un diamètre de plusieurs dizaines de mètres et qui semblait desservir plusieurs salles. Au centre de l'escalier, le vide qui semblait se perdre dans les ténèbres bien plus bas.
Nous devions faire vite : si la prophétie du vieux dingo était vraie, le temple ne serait ouvert que durant le temps de l'éclipse. Je n'avais guère, pour ma part, envie de me retrouver bloqué pendant 100 ans ou autre en attendant le prochain alignement planétaire favorable !
Nous avions, pour gagner du temps, prévu d'avancer à marche forcée et de n'explorer les pièces que si elles recelaient ce qui pouvait s'apparenter à l'objet de notre venue.

Malgré ces instructions plutôt limpides, l'Archer -ce boulet de première catégorie- ne put s'empêcher de décocher une flèche sur une curieuse créature tapie contre le plafond de ce qui semblait être une bibliothèque. Créature qui apprécia peu, comme on peut l'imaginer, de se faire pilonner le fessier en pleine sieste... Bien décidés à laisser l'Archer gérer seul les conséquences de cette surprenante initiative, nous dûmes toutefois intervenir et le Preux balança après une courte lutte la créature par dessus la rembarde, l'envoyant s'écraser en contrebas. Un "splouich" sonore, bien que lointain, nous donna une estimation approximative de la distance qui nous séparait du dernier étage : beaucoup, assez en tout cas pour ne pas chercher de raccourci hâtif.
Nous menaçâmes d'ailleurs plus ou moins directement l'Archer de lui faire suivre le même chemin s'il ne tempérait pas ses ardeurs. 
Plusieurs salles attirèrent notre attention tout au long de notre descente, mais le temps nous étant compté nous parâmes au plus pressé et ne poussâmes pas plus loin nos explorations. Des bruits suspects nous laissaient toutefois penser que la créature n'était pas la seule cachée dans la pénombre.

Enfin arrivés tout en bas et après être passés près de notre assaillant dûment concassé façon puzzle 3D à 50000 pièces, nous découvrîmes une caverne au milieu de laquelle trônait un sablier dont le caractère magique était évident, mais apparemment protégé par des dispositifs magiques nous empêchant de l'approcher.
Nous avions toutefois plus d'un tour dans notre sac, au sens littéral du terme : l'heure était venu de voir si le coffre que notre commanditaire nous avait remis avait quelque utilité pour notre quête.
Il s'avéra que c'était le cas.
Lorsque nous ouvrîmes le coffre avec moult prudence et un soupçon de curiosité, une espèce de diablotin en sortit en baillant, l'air peu concerné.
Toutefois, lorsqu'il vit le sablier, ses yeux s'allumèrent et il se rua sur ce dernier, faisant fi des protections mises en place. Puis il revint sagement dans le coffre et, serrant le sablier comme un doudou, se blottit tout au fond.

Tout cela s'était avéré plus facile que prévu, toutefois beaucoup de temps s'était écoulé depuis notre entrée dans le temple, il n'y avait donc plus une seconde à perdre ! 
Nous remontâmes quatre à quatre les marches de pierre tandis que jaillissait derrière nous une foule des congénères de la créature que nous avions balancée. Cela ne fit que nous aider à presser le pas, tant le moindre arrêt semblait devoir signifier notre mort... potentiellement de plusieurs façons possibles !
La lumière du jour était presque tout à fait revenue lorsque l'entrée du temple s'offrit à nos yeux. Dehors, les statues s'étaient mises en branle ; derrière, une horde déchaînée et braillante.
Dans un dernier sprint nous parvînmes à sortir alors que l'éclipse s'achevait. Les lames des statues s'abattirent... sur nos poursuivants, pour notre plus grand soulagement !

Nous prîmes quelques instants pour récupérer. Ce n'était plus de mon âge ce genre d'émotions !

Les statues avaient quant à elle repris leurs positions initiales.

Nous revînmes avec un pas beaucoup plus modéré vers la maison du fou, courte halte avant de repartir vers notre "patron" au prix de plusieurs jours de marche. 

Ce dernier sembla aussi surpris que ravi de nous revoir revenus de mission. Il admira longuement le sablier puis, après quelques félicitations de rigueur, nous fixa notre dernier objectif : la dernière étape nous emmènerait vers Malakut. où nous devrions remettre un couteau en échange d'une récompense.

Je n'étais pas mécontent d'être bientôt arrivé au bout de ces marches interminables, moi qui n'appréciait rien tant que la sédentarité et la stabilité d'un atelier ou d'un laboratoire.

Le voyage se déroula sans encombre, et malgré un passage toujours délicat où nous dûmes nous fondre dans la foule des binoculaires en plein jour, cela semblait devoir être une mission sans trop d'accroc : nous trouvâmes un contact qui nous emmena rapidement voir le type à qui nous devions remettre le poignard.

C'est là que tout est parti en vrille, en sucette, en quenelle. En effet, là où nous nous attendions à de sommaires félicitations ou à une tape dans le dos nous eûmes droit à une embuscade en règle : plusieurs silhouettes nous tirèrent dessus à l'arbalète tandis que notre "client" lui-même tentait de s'enfuir !
Oh putain. OH. PUTAIN.
Comme qui dirait, nous prîmes assez mal ce genre de retournement de situation. Non que nous fûmes opposés aux surprises hein, m'voyez, mais pas quand il s'agit de nous enfoncer du métal dans la carcasse...

Malheureusement pour nos opposants les Kalukans sont une espèce résistante, un peu plus que les Humains en tout cas. Nous eûmes tôt fait de nous débarrasser de nos agresseurs, ne laissant que leur chef vivant. Tout du moins le temps qu'il parle. 
Il nous révéla que notre patron nous avait abusés, faisant croire qu'il travaillait avec Methyn Sarr et nous utilisant pour ses basses besognes, ayant en plus prévu de se débarrasser de nous lorsque nous ne lui serions plus d'aucune utilité. Charmant.
Mes compagnons n'étaient pas d'accord sur le sort à réserver à celui qui venait de nous faire ses révélations... Mon avis fit pencher la balance et nous le fîmes taire définitivement.
Restait à savoir si nous devions chercher vengeance ou non...
Là encore, les avis étaient partagés : d'un côté nous étions libres de nos obligations, de l'autre on s'était bien foutu de nous...
Le groupe se tourna vers moi : moi, la voix de l'expérience, la voix de la tempérance, la voix de...
"Qu'on fasse un concassé menu de cette petite merde".
Ce n'était pas la réponse à laquelle mes congénères s'attendaient, mais après des semaines de marche et mille dangers évités, j'avais envie de faire couiner ce petit empaffé d'employeur.

C'est donc avec une soif de vengeance que nous repartîmes afin de régler nos comptes.
Las, l'objet de notre courroux avait jugé bon de plier bagage, aussi nous trouvâmes sa villa quasi vide.
Il nous fallu nous retenir pour ne pas buter le vieil intendant qui gardait les lieux. Contre sa vie, il nous indiqua que son maître avait une demeure à l'extérieur de la ville, et qu'il était escorté.

En suivant ses indications, trouver ladite demeure ne s'avéra pas bien compliquée. Bordée d'un vaste jardin, elle paraissait entièrement silencieuse.
L'heure n'était pas aux retrouvailles chaleureuses ; ou si justement... pour le côté chaleur, nous décidâmes de déclencher des incendies afin de faire sortir tout ce petit monde et de les cueillir au passage.
Le plan réussit en partie, en ce sens qu'il attira l'attention. Nos adversaires ne nous firent toutefois pas le plaisir de sortir par la porte mais en virevoltant comme des ninjas, sautant directement du premier étage dans le jardin.
J't'en foutrais des ninjas.
Je laissais mes camarades s'occuper de nos bondissantes cibles tandis que je pénétrais dans la maison pour m'occuper du chef.

Il est peut-être judicieux de préciser, à ce moment du récit, que je suis vieux, lent et bigleux. Ce qui ne me qualifie pas d'office pour le titre du combattant de l'année...
Je trouvai à l'étage notre ancien patron, observant les combats du dehors. Me jetant sur lui, je tentai sans succès de le faire basculer par la fenêtre.
Non seulement mes tentatives ne furent pas couronnées de succès mais en plus le gaillard invoqua une espèce de démons dont tout dans l'attitude indiquait qu'il était venimeux.
Je parvins à ne pas me faire toucher mais sans réussir à faire quoi que ce soit d'utile. 
Mes piètres tentatives de lutte devaient plus prêter à sourire qu'autre chose, je le crains.

Heureusement mes compagnons étaient de leur côté plus efficaces et nous parvînmes à l'emporter.

Malgré ses supplications nous achevâmes le traître pour ramener sa tête à Methyn Sarr, pour nous faire pardonner au moins en partie notre absence. Nous fîmes cela avec un poil de précipitation, avec le recul. Sans doute aurions-nous dû le faire morfler un peu plus.

La dernière partie de notre trajet fut de rejoindre les Terres de la Reine-Sorcière. Malgré la distance à parcourir, nous avions le coeur plus léger à l'idée de rentrer chez nous et de nous être débarrassés d'un adversaire de notre Reine. Bientôt, les hautes tours que d'aucun trouveraient sinistres (mais qui nous apparaissent à nous comme hautement majestueuses) se dessinèrent à l'horizon. En nous rapprochant des murailles d'un noir d'ébène, je retrouvai les plaisantes odeurs de soufre si familières.
Tout au plus avais-je oublié l'importance du contingent Kalukan, dont les troupes ne cessaient de s'activer, sans doute en vue de quelque noble office.
En pénétrant dans l'immense salle du trône, je fus à nouveau frappé par l'aura de notre souveraine. Son visage fermé n'augurait toutefois rien de bon quant à l'histoire que nous allions lui raconter.
Toutefois, au fil de notre récit je vis son front se déplisser quelque peu, et la commissure de ses lèvres offrir un angle moins sévère. Surtout lorsque nous lui montrâmes la tête ainsi que le sablier que nous avions récupéré au passage. Ces objets attirèrent l'attention de tous, y compris de l'une de ses prometteuses prêtresses, la binoculaire Jamara.

Le fait que Methyn Sarr ne nous ai pas détruits sur place était déjà bon signe. Mais mieux... elle ne nous fit pas que des reproches ! Récompense inespérée d'une femme si exigeante.
Je n'irais pas jusqu'à dire que cette attitude compensait les dangers de notre périple, mais c'était si inattendu que je sentis monter en moi une certaine euphorie.
Etait-ce vraiment de l'euphorie d'ailleurs ? Je me sentais soudainement comme désorienté, presque absent. Comme si je sortais de ma propre enveloppe... Jusqu'à ce que ma vue se noircisse tout à fait.



mercredi 5 juin 2019

Voir Byzance et mourir...

Les Hittites s'agglutinaient par centaines aux portes de la ville. Leurs lances luisaient à la faveur des quelques rayons de soleil perçant à travers l'épaisse couche de nuages qui les avaient accompagnés. Je ne m'attendais pas ce matin à vivre mon dernier jour aujourd'hui... et maintenant que j'étais là, aux portes de Byzance, ma ville, face à ces guerriers réputés féroces, je n'en menais pas large.

Les premières flèches fusèrent en fin de matinée.

La charge des Hittites se heurta sans trop de casse au premier mur de défenseurs que nous avions fait sortir. Nos troupes déplorèrent peu de pertes, ce qui gonfla quelque le moral de mes frères d'armes. Toutefois, notre sergent nous fit rapidement redescendre sur Terre : ce n'était là qu'un contingent destiné à tester nos défenses. Et en moins de temps qu'il ne fallut pour le dire, la véritable attaque commença.
Je vis déferler les sauvages guerriers comme une marée humaine prête à se fracasser sur les rives de nos défenses. Nos barricades explosèrent dans un grondement de tonnerre, faisant voler en éclats des morceaux de bois à plusieurs mètres à la ronde, heurtant indifféremment ennemis comme amis. Les nuages noirs tourbillonnaient au dessus de la ville et les vents se soulevèrent avec une force telle que je me surpris à me demander si les Dieux eux mêmes ne s'en étaient pas mêlés... Et mon sang ne fit qu'un tour quand j'eus la réponse à ma question : ils étaient venus accompagnés d'un géant à la peau mate et au regard obscur, brandissant une masse d'où émanait une lueur menaçante, de laquelle sortait, lorsqu'il la brandissait haut, des éclairs si intenses que le ciel lui même grondait sous lui.
Son arme crépitait de mille étincelles, et son sourire carnassier témoignait de la folie destructrice dont il faisait montre sur le champ de bataille. 
Sa simple présence, du coté de la porte Ouest de la ville, enhardissait ses guerriers, et le flanc de défenseurs sis de son côté commençait sérieusement à se clairsemer.
La porte Sud, que ma garnison tenait, contenait toujours les soldats ennemis, mais plus pour très longtemps. Si cette entrée était la moins ciblée, ce n'était que pour mieux entamer le gros des troupes qui défendaient la Porte Ouest... Et une fois la Porte Ouest tombée, le flot de Hittites se ruerait sur nous...


 A ce moment, il y eut comme un frisson derrière les lignes ennemies : une rumeur qui commença à monter. Il semblait qu'il se passait quelque chose de l'autre coté du champ de bataille, quelque chose qui poussait l'ennemi à changer sa stratégie. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je crus apercevoir un cavalier foncer sous la poussière jusqu'à nos positions, et s'encastrer avec fracas dans la barricade que l'on avait levé pour barrer les assaillants ! Lorsque je courus vers celle-ci pour aviser de ce qu'il se passait, je vis se relever de derrière l'obstacle un... centaure !?
Époussetant à peine son pelage en se relevant, tentant de se donner une certaine contenance - à vrai dire, nous étions tellement stupéfaits qu'il ne nous était pas venu à l'esprit de rire de sa mésaventure, il s'empressa de demander qui commandait mon contingent.
Et, fait incroyable, lorsque je tournai la tête pour ne trouver que le corps inanimé de mon capitaine gisant au coté de ses intestins, je me rendis compte que je venais d'être promu...

Pas véritablement en mesure de m'attarder, je cherchais rapidement à comprendre ce qu'il faisait là. Il  semblait chercher à comprendre ce qu'il se passait ici, et m'apprit qu'il comptait se rendre en ville avec quelques amis, ce qui semblait fortement compromis... Je lui expliquais que les guerrier Hittites avaient débarqué en nombre au matin, dans le but de reprendre ce que nos dirigeants leur avaient - selon les dires de leur héraut - dérobé : un Masque magique hautement précieux à leurs yeux...
Le Centaure sembla avoir pris sa décision, et prit place à mes cotés pour aider les défenseurs. Il fit montre d'une compassion certaine, aussi, en profitant des moments d'accalmie pour se pencher sur les blessés et leur prodiguer quelques soins.
De l'autre coté du champ de bataille, les armées ennemies s'étaient réorganisées. Il semblait cependant que quelque chose était à la manœuvre pour prendre l'armée ennemie à revers. Il m'avait semblé, dans la cohue de la bataille, apercevoir l'armure luisante d'un massif gaillard combattant au trident, ainsi qu'une chevelure rousse toute de fer vêtue entamant de martiales arabesques. Comme si cela n'était pas assez irréel, des clameurs venaient de la foule, avec des rumeurs étranges faisant état de guerriers d'argile frappant indifféremment défenseurs et envahisseurs...

A ce moment, tout devint fou : le centaure s'avança au devant, profitant d'une brèche dans le champ de bataille... Après quelques pas, il fit tournoyer sa masse au dessus lui, brisant le crâne de deux soldats venus à son encontre.
Et là, hurlant le nom d'Apollon, il s'embrasa.
Littéralement.

Les deux Hittites à son contact s’enflammèrent et tombèrent en un tas de cendres, tandis qu'il galopait vers le géant à la masse d'éclairs qui, interpellé par ce spectacle, abandonna son adversaire du moment, qui disparut dans une explosion de sang et d'os.
Tout s'écartèrent sur son passage, pour éviter les flammes qui l'entouraient, imaginai-je alors. Mais à bien y regarder, il y en avait bien un qui n'avait pas bougé, et si les soldats s'étaient écartés, c'était pour laisser leur chef accueillir dans un rire satisfait ce nouvau défi...

La mêlée se referma alors, faisant disparaitre le féroce combat qui s'initiait, et notre contingent tenta une percée, un peu en désespoir de cause.
Mais cela fut de courte durée : lorsqu'une trève fut demandée par l'ennemi, nous - les quelques byzantins encore debout - nous regardâmes sans bien comprendre.
Les Hittites nous étaient encore bien supérieurs en nombre, et il leur suffisait de pousser encore un peu leur avantage pour faire tomber la ville.

Je me dis alors que le Centaure avait peut être réussi : tout ce que j'avais pu voir du combat qu'il était parti livrer avait été masqué par un maelström de flammes et d'éclairs aveuglants tombant du ciel...