Drôle d'expérience que ce passage à travers le portail, comme hors du temps et de l'espace... Je serais incapable de dire si ce transfert fut immédiat ou s'il prit quelques secondes, minutes ou même heures...
Nous nous trouvions désormais... ailleurs, dans un temple apparemment en construction et par les fenêtres duquel filtrait une douce et apaisante lumière, rehaussant l'éclat du marbre blanc des murs. Des échafaudages étaient montés ça et là devant des fresques en cours de réalisation. L'une d'elle notamment attira notre regard : celle d'un être aux traits anguleux, juché sur un trône ouvragé devant lequel se prosternait une foule, sous la surveillance d'un être ailé ressemblant à un démon. La représentation de ce souverain (ou de cette divinité) me fit immédiatement penser à un Roi-Sorcier, mais personne dans le temple ne semblait présent pour confirmer ou infirmer cette hypothèse.
Sortant à l'air libre, nous nous retrouvâmes à flanc de falaise, dans laquelle le temple avait été en partie sculpté. Nous tombâmes nez à nez avec un sauvage vêtu d'un simple pagne qui prit immédiatement la fuite en hurlant des choses incompréhensibles le long d'un sentier qui serpentait vers une vallée boisée dans laquelle on pouvait voir, à quelque distance, s'élever les volutes de fumée indiquant la présence d'un village.
Suivant le chemin, nous arrivâmes au bout de quelques heures de marche en approche du village. Notre arrivée n'était manifestement pas passée inaperçue car des dizaines de guerriers, armés de lances rudimentaires (mais néanmoins suffisantes pour transpercer des gorges, si raffinées fussent-elles) sortirent des huttes alentours pour nous encercler.
Ils ne semblaient pas agressifs outre mesure, mais il était clair que nous n'étions pas en position de force, aussi en geste d'apaisement nous débarrassâmes-nous de nos propres armes, étant alors invités à les suivre dans une hutte plus large appartenant sans doute au chef du village.
Nos suppositions étaient fondées, encore que le chef fût en réalité UNE cheffe, probablement la doyenne du village.
Celle-ci s'adressa à nous en Commun, à notre grande surprise. Mais un Commun... approximatif, voire archaïque, qui faisait passer les saillies de Drogar pour des modèles d'éloquence. Elle restait toutefois compréhensible pour qui faisait l'effort et nous expliqua qui était son peuple et pourquoi il vivait dans cette vallée :
- Un individu qu'elle appelait "Le Maître" avait amené les siens en ces lieux qu'il avait lui-même créés, depuis plus de générations qu'il était possible de se remémorer de mémoire d'homme.
- Il leur avait demandé de préparer en son absence un temple à son honneur. C'était leur tâche et la raison de leur présence.
- Ils étaient régulièrement harcelés par des espèces de démons, dirigés par une Démone majeure.
- Un jour, le Maître reviendrait et les récompenserait pour leur fidélité et leur dévotion. Aucun villageois n'était toutefois né lors du dernier passage du Maître.
- Il y a trois nuits de cela, deux envoyés du Maître étaient apparus dans le temple. Ils les avaient défendus contre un assaut des démons et les avaient même repoussés. Le plus imposant d'entre eux était un homme d'âge mûr vêtu d'une robe magnifiquement travaillée, aux cheveux noirs hirsutes formant comme une crinière... Les deux hommes étaient désormais plus bas dans la vallée, accompagnés d'une guide. Il avaient promis aux villageois de les délivrer des démons.
La description de "l'envoyé" et l'intervalle de temps laissaient peu de place pour croire à une coïncidence : il s'agissait vraisemblablement d'Ajaskar, quant au "Maître" j'étais désormais quasi certain qu'il s'agissait bien d'un Roi-Sorcier, auquel cas les simplets pouvaient attendre son retour encore une tannée de générations...
Mais cela ne nous concernait que peu, notre mission (et notre intérêt) étant de trouver le sorcier au style capillaire douteux.
Afin de s'assurer de la coopération des primitifs, nous nous fîmes également passer pour des envoyés du Maître venus pour épauler nos camarades dans la lutte contre les démons. Mensonge qui fut gobé dans son intégralité, voire digéré et assimilé ! Ce qui me serait utile plus tard...
La doyenne nous indiqua par ailleurs où trouver le frère de la guide d'Ajaskar, qui pourrait nous indiquer où le trouver.
Le frangin accepta effectivement de nous emmener retrouver sa frangine. Je crois me souvenir d'une escarmouche contre les "démons" (au mieux quelques diablotins contrefaits) chemin faisant mais le cas échéant cela fut si vite expédié que je n'en suis même pas sûr...
Après deux nouvelles heures de marche, nous retrouvâmes enfin le fameux Ajaskar, son apprenti et leur guide, dans une petite clairière au fin fond de la forêt. Ajaskar était fidèle aux descriptions qui nous en avaient été faites, et tout dans son apparence trahissait le mage de premier plan.
Passée la surprise (d'où semblait poindre une pointe de contrariété ?) de voir des êtres venant de son plan, nous lui exposâmes le problème de l'Orbe qui nous avait mis à sa recherche ainsi que l'inquiétude royale.
Autant ne manifestait-il pas particulièrement de préoccupation à l'évocation de cette dernière, autant la mention de notre artefact éveillait clairement sa curiosité. Lorsque nous lui présentâmes l'objet en question, il l'étudia avec un oeil gourmand et assuré qui lui fit rendre rapidement un verdict : il s'agissait là d'un Orbe de Mutation, objet puissant créé par les Rois-Sorciers. Il était étonné que nous ayons été en mesure non seulement de nous en procurer un, mais encore plus de l'activer. A sa décharge, les êtres de ma puissance ne couraient pas les rues...
Il nous indiqua toutefois qu'il lui était tout à fait possible de le désactiver, si nous étions prêts en échange à l'aider à vaincre les démons de ce plan. Il se déclara en outre en mesure de nous faire repartir de la vallée, la mort de la Démone étant apparemment une condition sine qua non.
N'ayant rien de plus urgent de prévu, et désireux à la fois de ramener le sorcier et de ne pas finir nos jours dans ce trou (trou verdoyant, certes, mais trou tout de même), nous agréâmes.
Alors que le sorcier lançait une invocation afin de désactiver l'orbe, son apprenti nous prit à part. Il nous indiqua que la mort de la Démone n'était absolument pas nécessaire pour repartir... et qu'il soupçonnait son maître de vouloir s'emparer des lieux (et de leurs habitants) pour les faire siens. Il était pour sa part désireux de libérer les villageois des démons (d'autant qu'il était tombé amoureux de sa guide, sentiment apparemment partagé) mais était moins de les voir assujettis au mage.
Cette information nous remplit de perplexité mais avant que nous ayons pu nous concerter sur la marche à suivre, Ajaskar revint vers nous pour nous signifier que le globe était désormais désactivé, et que seul lui désormais pourrait le rendre de nouveau opérationnel. Il nous proposa ensuite de procéder à un rituel qui nous protégerait en partie des démons, avant de lancer l'assaut le soir venu.
Cela nous laissait quelques heures devant nous. Impossible toutefois de nous réunir sans éveiller les soupçons du sorcier... j'entrepris donc de joindre l'utile à l'agréable : alors que mes compagnons faisaient... peu importe en fait, je remontai avec mon guide au village et retournai voir la doyenne pour un entretien individuel qui pourrait m'apporter beaucoup si je savais m'y prendre...
Je revins à temps pour le rituel auquel je contribuai. Peu de temps après, l'un des villageois vint nous informer, affolé, qu'un contingent d'un nombre sans précédent de démons était parti en direction du village. C'était l'occasion que nous attendions : espérant que les villageois sauraient tenir le coup (espoir tout sauf désintéressé pour ma part), nous nous mîmes en route vers la caverne dans laquelle la Démone se terrait. En revanche, nous n'avions toujours pas décidé de ce que nous allions faire !
Arrivés aux abords de la grotte et devant notre indécision, l'apprenti et sa primitive chérie prirent le parti de fuir, Diane se lançant à leurs trousses. Pendant ce temps, le reste de notre groupe s'avançait précautionneusement, jusqu'à parvenir à une espèce de cratère percé de centaines d'alcôves, chacune abritant un ou plusieurs diablotins. Au centre de la pièce, un immense être ailé, aux traits féminins étirés par l'âge et les combats, veillait sur eux tel une mère aimante.
Toujours pétris d'incertitude, nous ne prîmes pas garde au fait que ses aptitudes démoniaques lui avaient permis de nous repérer depuis le début. Quel fut notre effroi lorsque, balayant nos réflexions, elle s'adressa directement à nous comme si nous nous étions présentés ouvertement...
Cela ne fit qu'ajouter à la confusion de nos esprits. Communiquant par geste aucun de nous ne semblait certain de la décision à prendre, et des conséquences que cela entraînerait.
Sentant notre loyauté flancher (ou n'ayant plus probablement jamais complètement compté dessus), Ajaskar nous prit de cours. Alors que nous avions remarqué un peu tard qu'il n'était pas avec nous dans le cratère (en tout cas, selon les apparences), il s'avança pour négocier avec la Démone. A notre détriment bien sûr... et lui promettant de lui permettre de réintégrer notre plan en toute liberté, ce dont elle rêvait par dessus tout.
La situation prenait un tournant catastrophique.
Je ne sais plus ce qui déclencha le chaos qui s'ensuivit. Peut-être même fut-ce moi ? Tout s'enchaîna en une fraction de seconde. Je me revois lancer une illusion sur la Démone : "Ajaskar" l'attaquait ! Elle intima aussitôt à ses mignons d'attaquer le sorcier, incrédule. Mais alors qu'il esquissait à peine une protestation sidérée et que des nuées démoniaques prenaient leur envol, Diane revenue du diable vauvert décochait un tir d'une précision parfaite dans sa direction !
Aucune explication rationnelle ne saurait justifier le réflexe de survie du mage qui, alors que la flèche semblait filer droit vers son cœur, saisit la Démone pour s'en servir comme bouclier. Le trait s'enfonça dans la chair corrompue, arrachant à l'être séculaire un hurlement inhumain. Les diablotins se figèrent et, alors que leur génitrice sentait son essence vitale s'échapper, se ratatinèrent comme s'ils se desséchaient de l'intérieur.
Lorsqu'elle rendit son dernier souffle, ils se désagrégèrent comme des morceaux de parchemin brûlés sous le souffle d'une tempête.
Nous restâmes tous figés quelques instants, stupéfaits devant le spectacle auquel nous venions d'assister. Mais déjà Ajaskar reprenait ses esprits, préparant un assaut magique qui s'annonçait meurtrier.
C'était sans compter sur Diane, décidément inspirée par les Dieux mêmes.
Alors que nous peinions à esquisser le moindre geste de défense elle avait déjà, imperturbable, encoché une nouvelle flèche avec un regard d'acier et, sans ciller, comme si elle était la Mort faite femme, relâché la corde qui expédia son mortel projectile. Le destin d'Ajaskar était de mourir de la main de notre chasseresse, et il ne pouvait repousser l'inéluctable une seconde fois.
Le redoutable mage n'avait pas eu l'ombre d'une chance face à notre archère. Il était mort avant de tomber au sol.
Récupérer de ce nouveau coup d'éclat (et de la scène dans son ensemble) nous demanda de longs instants. Mais nous reprîmes finalement le dessus, bien qu'encore un peu abasourdis. Après avoir fouillé le sorcier et le cratère, nous repartîmes vers le village, désormais libéré de ses démoniaques agresseurs.
La liesse, bien que tempérée par les pertes subies, fut générale. La toute-puissance de Zaggath fut scandée (à la surprise de mes compagnons...) et nos noms révérés.
Il nous fallu quelques jours pour nous remettre de nos émotions, ce qui me permit de dresser les commandements à suivre de ce peuple nouvellement acquis à mon Dieu... et par extension à moi (un peu à mes camarades aussi... de manière plus marginale certes, mais tout de même !)
Le Conseil du village se réunit pour décider du futur de la tribu : rester dans leur vallée, à l'abri du monde extérieur pour toujours ? Ou au contraire y retourner pour s'y trouver une place ? Sur mes recommandations (qui commençaient déjà à faire autorité), il fut acté que la décision devait être individuelle. La quasi totalité de mes ouailles choisit de rester sur place. Seule une poignée de villageois, parmi les plus jeunes et les plus téméraires, choisirent de partir tenter leur chance dans notre monde.
L'apprenti n'avait pas menti : il était bien en mesure de nous faire rentrer dans la tour, désormais débarrassée de ses enchantements et dont il se proposait de prendre possession. Nous ne fîmes aucune difficulté pour accéder à sa requête (encore que je n'aurais pas dédaigné de devenir propriétaire d'une tour sur Thulé... mais ne soyons pas trop gourmand !)
Après de rapides au revoir, nous délivrâmes les servants d'Ajaskar et retournâmes au Palais de Zalut pour informer le Capitaine du malencontreux décès du sorcier, officiellement sous les coups de la démone... Notre commanditaire fut fort surpris de cette issue, mais avions-nous des raisons de mentir ?
Nous fûmes récompensés à la mesure des services rendus, munis de nouveaux objets magiques, d'un peu de temps libre... et d'un monde à part qui ne demandait qu'à croire en un Dieu Incandescent, et à son Messie.
Note pour moi-même : ne plus prendre Diane à la légère...