Historiquement, mon Peuple est attaché à la Terre. La Mer a
toujours été une énigme, étrange étendue de liquide, indéfinissable,
insondable. Il n’est aucune légende chez les Centaures qui parle du Royaume de
Poseidon comme d’un lieu accueillant, comme d’un havre, tel qu’il peut l’être pour
les tritons et les sirènes.
A cause de ma carrure, le capitaine de l’Argos m’avait
assigné à la tringlerie. Sur le pont, je devais aider aux manœuvres
courantes : hisser les voiles, affaler les vergues, régler les écoutes…
J’aurais été peu à l’aise dans les cales, au milieu des rameurs…
Ça avait été quelque chose, de prendre la mer à bord du
légendaire Argos. Le capitaine avait l’air de savoir ce qu’il faisait, en vieux
loup de mer ayant fait partie de la première expédition du Roi Jason.
D’ailleurs, ce dernier semblait avoir retrouvé sa jeunesse,
cheveux aux vents, entouré de ses nouveaux et vaillants
« argonautes ».
Lorsque je ne manœuvrais pas sur le pont, je méditais. Je
priais Apollon, pour que le temps soit favorable. J’admirais aussi les paysages marins, tous plus incroyables
les uns que les autres. C’était certainement ce que je préférais dans le fait d’avoir
pris la mer. Je ne suis pas aventureux de nature, mais les beautés de la Mer
Egée ne me laissent définitivement pas de marbre.
La plupart de mes compagnons se fondaient totalement dans la
masse d’armures et de muscles composant l’équipage. D’autres – j’en faisais
partie, dénotaient quelque peu.
Un ophidien s’entretenait régulièrement avec les plus sages
des conseillers du Roi.
Deux amazones, à l’écart, dissertaient sur la meilleure
manière de dépecer le poisson.
Une jeune femme aux cheveux d’un rouge
flamboyant – j’appris plus tard qu’elle se nommait Lyn, allait çà et là pour
tenter d’apporter son aide. Lorsque nos regards se croisèrent, et que j’aperçus
la forme vipérine de ses yeux, je sus que son ascendance n’avait rien de banale…
ce qui était certainement le cas d’un mastodonte de chair posté à bâbord, le
regard perdu vers les vagues. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’alors, persuadé d’ailleurs
qu’il n’avait pas pris part aux épreuves d’avant le départ, mais Ô Pêre Divin !
Qu’il était impressionnant ! Sans pour autant pouvoir me toiser, il avait
une belle taille, bien supérieure à nombre des argonautes, et semblait
incroyablement à l’aise sur le vaisseau. Ses muscles saillants auraient fait
frémir Héphaïstos, et sa peau presque écailleuse semblait une cuirasse
impénétrable.
Les premiers jours de voyage furent presque monotones. A vrai dire, seuls quelques panoramas et surtout les pitreries du jeune éphèbe que j’avais défait lors de l’épreuve de Soma m’arrachèrent un sourire, en particulier lorsqu’il faillit passer par-dessus bord après s’être mis en tête de faire la cour aux amazones…
Toutefois, celui-ci fit preuve d’une indéniable perspicacité, lorsqu’au troisième jour, à l’approche d’un chapelet d’îles, une frêle embarcation s’approcha de l’Argos. A son bord, une jeune femme héla notre équipage, et le Roi Jason fit aborder l’esquif. La demoiselle monta à bord, et réclama notre aide pour repousser un groupe de pirates qui avait fait main mise sur son île, tuant tous les hommes et les adolescents, s’accaparant les femmes et les traitant désormais comme du bétail.
Lorsque je pense à ma relation avec les Hommes, c’est
typiquement ce genre d’individu qui me vient à l’esprit. L’idée qu’un peuple
soit aussi à même de faire souffrir son parent me révulse…
L’éphèbe dont je
parlais plus haut discerna alors quelque chose d’étrange : la demoiselle
devant nous n’était autre qu’un jeune homme grimé, et cette constatation déplut
fortement au Roi Jason. Toutefois, les explications de l’adolescent furent à
propos : seuls quelques jeunes mâles avaient survécu en se faisant passer
pour une femme et, aussi incroyable que cela puisse paraître, celui-ci avait
jusqu’alors réussi à éviter les ardeurs de pirates qui auraient forcément mise
à mal sa couverture…
La décision fut prise d’accoster dans une crique peu
surveillée, et d’envoyer un contingent au plus près d’un fortin, au centre de
l’île, censé abriter les malandrins. Lyn, le colosse, l’éphèbe, et moi-même,
faisions partie du corps de l’expédition chargé de trouver la partie de
l’enceinte la plus propice à une entrée discrète. Le reste de l’expédition
avait pour tâche de forcer les pirates à sortir du fort en les provoquant
devant l’entrée principale.
Lorsque les premières clameurs de bataille venant de l’autre
côté du bastion se firent entendre, l’éphèbe se faufila jusqu’à un point
fragile de la palissade, y noua une corde, et revint sur ses pas pour en
confier l’extrémité au colosse et à moi-même. Il ne nous fallut que peu de
temps pour faire jouer nos muscles et briser comme de l’os les fragiles
rondins.
Lyn s’engouffra dans le fort, suivi du reste du groupe, et
nous arrivâmes rapidement, à la faveur de la diversion, à prendre en tenaille
les pirates aux prises avec les argonautes. L’éphèbe, dont je n’ai toujours pas
retenu le nom, fila s’occuper des rares sentinelles, et s’il se révéla
incroyablement mauvais une arme à la main, il fit preuve là encore de
ressources insoupçonnées en envoyant valser par-dessus la palissade les soldats
qui ne l’avaient pas senti venir.
Le colosse dégommait à tout va, prenant sans difficulté deux
ennemis à lui seul, mais Lyn semblait difficilement réussir à contenir un de
ses adversaires. Sa technique à la lance et au bouclier l’empêchait bien de
subir des assauts répétés, mais son adversaire faisait montre d’une dextérité
telle que, fatiguant, baissant de plus en plus sa garde, elle subit un sale
coup au flanc droit.
De mon côté, l’écume aux lèvres, je fouettais l’air de ma
masse, brisant les os de ces êtres pathétiques, archétypes de ce que j’abhorre
le plus dans la race humaine, hautaine et prétentieuse, irrévérencieuse et
stupide. J’achevais dans un gargouillis mon adversaire direct et m’interposai
près de Lyn, perturbant suffisamment le duel pour qu’elle occise le sien.
Le groupe de pirates, ayant largement le dessous, se
débanda. Seuls quelques commandants, ainsi que leur chef, rendirent les armes
et se constituèrent prisonniers. Et là, alors que le cor victorieux des
argonautes retentissait, je me laissai gagner par la rage, et je poursuivis les
déserteurs jusque dans les bois, exultant à chaque coup frappé et à chaque
crâne éclaté, disparaissant aux yeux de mes compagnons restés à l’entrée du
bastion…


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