mardi 4 décembre 2018

Pariah parmi l'équipage...



Historiquement, mon Peuple est attaché à la Terre. La Mer a toujours été une énigme, étrange étendue de liquide, indéfinissable, insondable. Il n’est aucune légende chez les Centaures qui parle du Royaume de Poseidon comme d’un lieu accueillant, comme d’un havre, tel qu’il peut l’être pour les tritons et les sirènes.

A cause de ma carrure, le capitaine de l’Argos m’avait assigné à la tringlerie. Sur le pont, je devais aider aux manœuvres courantes : hisser les voiles, affaler les vergues, régler les écoutes… J’aurais été peu à l’aise dans les cales, au milieu des rameurs… 

Ça avait été quelque chose, de prendre la mer à bord du légendaire Argos. Le capitaine avait l’air de savoir ce qu’il faisait, en vieux loup de mer ayant fait partie de la première expédition du Roi Jason.
D’ailleurs, ce dernier semblait avoir retrouvé sa jeunesse, cheveux aux vents, entouré de ses nouveaux et vaillants « argonautes ».

Lorsque je ne manœuvrais pas sur le pont, je méditais. Je priais Apollon, pour que le temps soit favorable. J’admirais aussi les paysages marins, tous plus incroyables les uns que les autres. C’était certainement ce que je préférais dans le fait d’avoir pris la mer. Je ne suis pas aventureux de nature, mais les beautés de la Mer Egée ne me laissent définitivement pas de marbre.



La plupart de mes compagnons se fondaient totalement dans la masse d’armures et de muscles composant l’équipage. D’autres – j’en faisais partie, dénotaient quelque peu.
Un ophidien s’entretenait régulièrement avec les plus sages des conseillers du Roi. 
Deux amazones, à l’écart, dissertaient sur la meilleure manière de dépecer le poisson. 
Une jeune femme aux cheveux d’un rouge flamboyant – j’appris plus tard qu’elle se nommait Lyn, allait çà et là pour tenter d’apporter son aide. Lorsque nos regards se croisèrent, et que j’aperçus la forme vipérine de ses yeux, je sus que son ascendance n’avait rien de banale… ce qui était certainement le cas d’un mastodonte de chair posté à bâbord, le regard perdu vers les vagues. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’alors, persuadé d’ailleurs qu’il n’avait pas pris part aux épreuves d’avant le départ, mais Ô Pêre Divin ! Qu’il était impressionnant ! Sans pour autant pouvoir me toiser, il avait une belle taille, bien supérieure à nombre des argonautes, et semblait incroyablement à l’aise sur le vaisseau. Ses muscles saillants auraient fait frémir Héphaïstos, et sa peau presque écailleuse semblait une cuirasse impénétrable.

  
Les premiers jours de voyage furent presque monotones. A vrai dire, seuls quelques panoramas et surtout les pitreries du jeune éphèbe que j’avais défait lors de l’épreuve de Soma m’arrachèrent un sourire, en particulier lorsqu’il faillit passer par-dessus bord après s’être mis en tête de faire la cour aux amazones…

Toutefois, celui-ci fit preuve d’une indéniable perspicacité, lorsqu’au troisième jour, à l’approche d’un chapelet d’îles, une frêle embarcation s’approcha de l’Argos. A son bord, une jeune femme héla notre équipage, et le Roi Jason fit aborder l’esquif. La demoiselle monta à bord, et réclama notre aide pour repousser un groupe de pirates qui avait fait main mise sur son île, tuant tous les hommes et les adolescents, s’accaparant les femmes et les traitant désormais comme du bétail.
Lorsque je pense à ma relation avec les Hommes, c’est typiquement ce genre d’individu qui me vient à l’esprit. L’idée qu’un peuple soit aussi à même de faire souffrir son parent me révulse…
L’éphèbe dont je parlais plus haut discerna alors quelque chose d’étrange : la demoiselle devant nous n’était autre qu’un jeune homme grimé, et cette constatation déplut fortement au Roi Jason. Toutefois, les explications de l’adolescent furent à propos : seuls quelques jeunes mâles avaient survécu en se faisant passer pour une femme et, aussi incroyable que cela puisse paraître, celui-ci avait jusqu’alors réussi à éviter les ardeurs de pirates qui auraient forcément mise à mal sa couverture… 

La décision fut prise d’accoster dans une crique peu surveillée, et d’envoyer un contingent au plus près d’un fortin, au centre de l’île, censé abriter les malandrins. Lyn, le colosse, l’éphèbe, et moi-même, faisions partie du corps de l’expédition chargé  de trouver la partie de l’enceinte la plus propice à une entrée discrète. Le reste de l’expédition avait pour tâche de forcer les pirates à sortir du fort en les provoquant devant l’entrée principale. 

Lorsque les premières clameurs de bataille venant de l’autre côté du bastion se firent entendre, l’éphèbe se faufila jusqu’à un point fragile de la palissade, y noua une corde, et revint sur ses pas pour en confier l’extrémité au colosse et à moi-même. Il ne nous fallut que peu de temps pour faire jouer nos muscles et briser comme de l’os les fragiles rondins. 

Lyn s’engouffra dans le fort, suivi du reste du groupe, et nous arrivâmes rapidement, à la faveur de la diversion, à prendre en tenaille les pirates aux prises avec les argonautes. L’éphèbe, dont je n’ai toujours pas retenu le nom, fila s’occuper des rares sentinelles, et s’il se révéla incroyablement mauvais une arme à la main, il fit preuve là encore de ressources insoupçonnées en envoyant valser par-dessus la palissade les soldats qui ne l’avaient pas senti venir.
Le colosse dégommait à tout va, prenant sans difficulté deux ennemis à lui seul, mais Lyn semblait difficilement réussir à contenir un de ses adversaires. Sa technique à la lance et au bouclier l’empêchait bien de subir des assauts répétés, mais son adversaire faisait montre d’une dextérité telle que, fatiguant, baissant de plus en plus sa garde, elle subit un sale coup au flanc droit.
De mon côté, l’écume aux lèvres, je fouettais l’air de ma masse, brisant les os de ces êtres pathétiques, archétypes de ce que j’abhorre le plus dans la race humaine, hautaine et prétentieuse, irrévérencieuse et stupide. J’achevais dans un gargouillis mon adversaire direct et m’interposai près de Lyn, perturbant suffisamment le duel pour qu’elle occise le sien. 

Le groupe de pirates, ayant largement le dessous, se débanda. Seuls quelques commandants, ainsi que leur chef, rendirent les armes et se constituèrent prisonniers. Et là, alors que le cor victorieux des argonautes retentissait, je me laissai gagner par la rage, et je poursuivis les déserteurs jusque dans les bois, exultant à chaque coup frappé et à chaque crâne éclaté, disparaissant aux yeux de mes compagnons restés à l’entrée du bastion…





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