Le plan, toutefois, avait fonctionné (ma mâchoire douloureuse pouvait attester du coeur que Drogar avait mis à jouer sa part de comédie).
Sardo eut du mal à cacher sa joie de me voir, et je dus lui intimer un peu de retenue en présence des gardes. Mieux valait ne pas apparaître comme lié trop étroitement à un individu promis au billot, après tout.
Un sort de sommeil (sort que j'affectionne particulièrement de par sa simplicité... et son efficacité moult fois démontrée !) nous permis de nous débarrasser momentanément de nos surveillants, pendant que mon disciple me racontait sa version des faits. Il confirma ce que je craignais, à savoir que la combinaison du zèle de mes apprentis, d'indications trop vagues de ma part et de l'intervention de Jamara avait transformé mes gentils cultistes en pyromanes entropiques.
Je sermonnai mon bras droit sans trop l'accabler toutefois, conscient de ma part de responsabilité. Après tout, Zaggath avait dû apprécier...
Drogar m'indiqua qu'il faudrait éventuellement prendre garde aux oreilles des autres prisonniers qui traînaient du fond de leurs cellules. Je me notai de demander à Badrakil de régler le problème, d'une manière ou d'une autre... je lui faisais pleinement confiance en la matière (cela en faisait au moins une !) ainsi que pour aider mes acolytes à éviter la mort, y compris si cela devait signifier les faire évader.
Le lendemain matin les gardes vinrent nous délivrer après cette nuit qui, selon le dicton, devait nous porter conseil... Peut-être pas en réalité, car la première chose que nous fîmes fut de retourner dans l'auberge que nous avions saccagée ! Le tenancier pâlit lorsqu'il nous vit franchir le seuil de son établissement, sans doute par crainte de représailles... ou que nous remettions cela. Nous nous excusâmes, ce qui ne le convainquit pas tant que les espèces sonnantes et trébuchantes que nous lui donnâmes en dédommagement.
Pas rancunier, il nous aida même lorsque, échangeant avec mes compagnons sur la nécessité de trouver les cultistes réfugiés dans les marais, il nous parla spontanément de sa soeur qui vivait dans un village sur le chemin... Elle pourrait éventuellement nous donner plus d'indications si nous devions la rencontrer. Je n'avais pas tiqué sur l'instant, mais manifestement cette information fut retenue avec attention par notre alchimiste...
Nous avions appris par les gardes qu'une expédition punitive devait être lancée le lendemain pour se venger, aussi le temps nous pressait-il : sitôt notre destination décidée, nous nous mîmes en route tandis que Badrakil restait introuvable, frayant sans doute avec la pègre locale.
Le chemin était aussi morne que déprimant : alors que nous longions le fleuve qui coulait paresseusement dans la plaine, nous nous enfoncions dans des terres de plus en plus boueuses. La route méritait de moins en moins son nom et le moindre écart risquait de nous voir crottés de gadoue jusqu'au genou. Pourtant, il y avait bel et bien un village tel que l'aubergiste nous l'avait indiqué... enfin "hameau" eut été plus précis. Encore que "trou du cul miteux du monde" n'eut pas été une description si éloignée de la réalité que cela.
Nous tentâmes de glaner quelques informations auprès des autochtones, qui semblaient aussi brillants intellectuellement que leur patelin n'était riant. Il s'avéra assez compliqué de se retenir de les finir à coups de hache, tant ils semblaient ignorants de tout ce qui pouvait nous intéresser, ou stupide, voire les deux. Pourtant, Jorrick semblait s'être donné pour mission de rencontrer (et plus si affinités ?) la soeur de l'aubergiste (sans doute un fantasme un peu salace de sa part) et insista lourdement auprès de toutes les vioques qui évoluaient dans ce trou à rats. Après ces heures qui entrèrent directement au panthéon des plus longues de ma vie, nous parvînmes toutefois à trouver un vieux prêt à nous guider dans les marais, alors que la nuit commençait à tomber. Nous acceptâmes sans discuter afin de tâcher de rattraper le temps perdu à faire du tourisme inversé.
Toutefois, il semblait écrit dans les cieux que le village avait été créé spécialement pour nuire à ma santé mentale... car après quelques heures à suivre notre guide sans poser de question, celui-ci contourna un vieux tronc en nous invitant à faire de même. Drogar ne sentait pas trop le coup, avec un soupçon de clairvoyance que nous prîmes pour de la paranoïa... allons, mon petit barbare, ce n'était qu'un papy sans défense et...
Quelques instants plus tard, sans vraiment comprendre ce qui m'arrivait, je me constatai allongé sur le dos dans ce qui semblait être une espèce de fosse, la vue brouillée, le souffle coupé. Je percevais comme au ralenti mes compagnons hurler autour de moi, tandis que des bruits sifflants (des flèches ?) m'entouraient. Et surtout, une douleur lancinante me vrillait le crâne. La chute avait été violente et je compris qu'il était dans mon intérêt de temporiser un peu le temps de récupérer ET de ne pas paraître comme une menace immédiate...
Cependant en mon for intérieur je me jurai de faire un barbecue XXL de ce village, de ses habitants, de leurs proches et leurs animaux de compagnie. Il faudrait au moins ça pour m'apaiser. Et puis Zaggath tout ça quoi...
Pendant que j'étais perdu dans mes pensées entre souffrance et désir de vengeance, mes compagnons un peu moins amochés avaient déjà commencé à rétablir un certain équilibre entre les forces en présence : nos agresseurs, malgré la surprise, n'avaient aucune chance d'en ressortir vivants. Nous entendîmes un hurlement plus loin dans le marais, tandis que nos assaillants finissaient par tomber.
Quelques instants plus tard, alors que nous étions en train de deviser sur le sort du guide qui nous avait trahis, plusieurs silhouettes encapuchonnées et d'écarlate vêtues apparurent, escortant une plus menue que je ne tardais pas à reconnaître : ma chère Jamara ! Quant à ses gardes du corps, les visages grossiers dont s'étaient affublés ne pouvait tromper l'oeil exercé (et informé) sur leur race : il s'agissait de kalukans.
La prêtresse de Zaggath sembla ravie de me revoir. Ravissement partagé, je devais l'admettre, bien qu'entaché de mon côté par la raison de notre visite... Je lui parlais de la situation à Oomis, qu'elle sembla regretter à demi. Mes objections sur la propagation de feux trop "généreuse" et leur justification (vision court-termiste du prosélytisme ayant in fine l'effet de nous aliéner les populations locales) semblèrent néanmoins être reçues, sinon en toute adhésion, en tout cas avec une certaine compréhension. Par ailleurs, j'exposai que "mes" ouailles étaient selon moi redevable à Diane pour la destruction de son élevage et je suggérai que les fautifs travaillassent pour elle afin de s'amender. D'abord rétive à cette idée, notre archère sembla au moins prête à envisager cette possibilité.
Autre fait notable : pendant notre conversation et alors que nous rentrions vers son camp, Jamara m'avait promis une surprise qui me ferait reconsidérer la situation et qui justifiait sa présence dans la région... force était de constater qu'elle n'avait pas menti : ce qu'elle était venue chercher au fond de ces marais n'était pas le paludisme mais bien un temple qui nous faisait désormais face. Et quel temple ! Non par son apparence, à demi enfoui qu'il était pour mieux le dissimuler sous la terre... mais par son contenu.
A ses portes, je retrouvai mes cultistes devant lesquelles je tombai à genou pour m'excuser de mon laxisme à leur égard. Ils m'entourèrent en pleurant, sans doute vaguement conscient que mon autre alternative aurait été de les cramer jusqu'au dernier afin qu'ils contemplent la gloire de Zaggath une dernière fois.
Jamara me prit la main et m'emmena à l'intérieur du temple. Elle tremblait d'excitation ; et bien que n'ayant que peu d'expérience avec la gent féminine je devinai aisément que ce n'était pas mon contact qui lui faisait cet effet, mais bien ce qu'elle allait me montrer.
Quelques instants plus tard, je comprenais pourquoi : devant moi, à une dizaine de mètre se présentait un... qu'était-ce au juste ? un joyau ? un cristal ? un artefact, ou vraiment ce que son nom désignait ? difficile à dire, mais "légendaire" était un qualificatif qui était couramment employé pour désigner l'Oeil de Zaggath.
Le PUTAIN. D'OEIL. DE. ZAGGATH.
Palpitant, incandescent, fascinant, l'objet mythique nous faisait face, contemplé pour la première fois depuis des siècles.
Jamara me tira de ma rêverie : "Hélas, impossible de l'approcher", me confia-t-elle. "Toutes mes tentatives se sont soldées par des choses -ou des personnes- calcinées. Et c'est là que j'ai besoin de ton aide..."
Ses mots me rappelèrent l'assaut imminent de la milice d'Oomis. Le temps nous pressait plus que jamais. Nous n'avions que la nuit pour trouver un moyen de nous emparer de l'Oeil, ou nous devrions quitter les lieux ; option à laquelle ma condisciple se refusait tout bonnement.
Il allait falloir trouver LA bonne idée... et vite.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire