« Lorsque les Argonautes accostèrent sur cette côte,
ils furent accueillis à bras ouverts. La cité avait peu à offrir, mais Cyzique,
en bon Roi, permit à l’équipage de se ressourcer. La bonne humeur régnait, les
rires fusaient, et les quelques jours que dura cette étape résonnait en
l’esprit des compagnons de Jason comme un délicieux interlude.
Mais les Dieux ont pour eux le goût de la tragédie, et il ne
pouvait en aller autrement pour les fameux Argonautes. La nuit qui suivit leur
départ, un vent fort et contraire se mit à souffler en mer. Si bien qu’au
matin, l’Argo accosta sur la côte qu’ils venaient de quitter. Le bon Roi
Cyzique, qui ne s’attendait pas à revoir ses compagnons partis la veille, crût
à une attaque de pirates. Et Jason et son équipage, ne reconnaissant pas la
côte qu’ils venaient de quitter, engagèrent le combat contre les troupes venues
les repousser.
Alors mourut Cyzique, de la main même de Jason, et les plus
braves et féroces guerriers de la ville périrent de celles des Argonautes.
Lorsque Jason pris compte de son erreur, ses pleurs se
mêlèrent à ceux de la ville. Il tenta
tant bien que mal de faire amende honorable, mais le mal était fait, et tous se
lamentèrent.
Puis, un jour, terrassée de douleur, la Reine Clyté se jeta
du haut du Mont Dindyme, et les nymphes des forêts pleurèrent son destin. Et à
l’endroit même où elles pleurèrent, là où Clyté s’élança dans le vide, naquit
une fontaine… »
C’est lorsque nous arrivâmes en vue de la Cité, baptisée en
l’honneur de son Roi défunt, que l’Ophidien nous conta cette histoire. Le
regard perdu du Roi Jason en disait long sur l’émotion qu’il refoulait à la vue
des maisons de pierre blanche accrochées au pied de la montagne.
Notre départ de Samothrace fut marqué par la décision d’Akilas,
l’éphèbe dont j’ai enfin retenu le nom, de rester sur place. Il semblait
affecté par la série d’épreuves que nous avions vécues ; en tous cas, bien
plus que les autres membres de notre expédition. Sa décision était selon lui
justifiée par le fait d’en apprendre plus sur lui-même. Il semblait rester sur
un constat d’échec. Il fallait l’accepter : c’est ce que fit notre groupe.
Le trajet jusqu’à Cyzique fut plutôt réjouissant, hormis
quelques passage monotones pendant lesquels je me surpris à regretter l’absence
d’Akilas, qui savait apaiser les tensions inhérentes à la proximité entre
guerriers sur un navire comme l’Argo. Et qui savait parfois aussi me faire
rire, souvent malgré lui, dois-je avouer.
A l’évocation du passif de Jason avec les habitants de cette
ville, il y avait de quoi s’inquiéter de l’accueil qui nous serait fait. Et au final, si les gens ne semblaient pas
mécontents de nous voir, et s’ils restaient accueillants bien que légèrement
indifférents, il régnait dans l’air une ambiance morose, quelque chose de
difficilement perceptible.
C’est en abordant le sujet avec un des marchands chez qui
Lyn, Actéon et moi-même nous rendîmes pour nous restaurer, que nous apprîmes la
chose suivante : le Roi Antilas, descendant de Cyzique, était certes un
bon Roi et la vie au quotidien était certes commode ; tous les habitants
avaient ce moral en berne, cette apathie funeste, depuis que la Fontaine de
Clyté s’était tarie.
Nous fîmes part de ce fait au Roi Jason, qui décida d’aller
à la rencontre d’Antilas. Il s’entoura pour la délégation d’une escorte
retreinte : Phryxos, Lyn, Actéon, Antibrontë et moi-même.
Dans son fastueux palais, le Roi confirma les dires du
marchand, expliquant que la fontaine avait des vertus apaisantes et curatives.
Il nous rapporta que sa milice n’avait jamais réussi à monter le Mont Dindyme
jusqu’à la Fontaine, repoussés qu’ils furent par des vents furieux et
insurmontables. Et alors, pendant que les deux Rois abordaient des sujets
diplomatiques, je jetai un regard vers le sommet. Nous nous mîmes en
route, et la composition plutôt étrange
de notre groupe faisait se retourner les villageois : un centaure opiniâtre,
une guerrière à la chevelure de feu, un colosse brillant au soleil, une brute
aux muscles saillants et une amazone déterminée…
L’ascension se révéla être une gageure : le vent, qui n’était
au départ qu’une brise soutenue, s’avéra être un véritable obstacle au fur et à
mesure de la montée. Nous avions pensé à nous organiser en nous encordant, et
en mettant les plus frêles d’entre nous derrière les colosses. Mais ce ne fut
pas suffisant : Antibrontë hurlait des injures comme pour nous donner du
courage, Lyn dut s’accrocher à Actéon comme un étendard à son mât, et Phryxos
riait à pleines dents en demandant à Lyn de s’accrocher au sien, de mât…
Puis, alors que nous pensions ne jamais y arriver, ce fut le
calme plat : alors que nous avancions d’un bloc contre la Nature elle-même,
l’interruption brutale du souffle nous fit partir en roulé boulé. Et là, sur la
petite plateforme où nous arrivâmes, se tenait un être gigantesque au point de
me toiser de plusieurs têtes, qui rit aux éclats en nous voyant débouler :
Tyros, fils d’Eole, ravi de faire subir le courroux du vent qu’il maitrise à
ceux qui cherchent à arriver en son sanctuaire…
Tyros s’avéra un être extrêmement espiègle et volubile. De
ses mots emmêlés comme des feuilles tourbillonnant un soir d’automne, il nous
expliqua qu’il était installé ici, car la vue lui plaisait. La fontaine ?
Elle est ici, oui, mais elle ne coule plus.
Pourquoi ? Aucune idée… Pourquoi en aurais-je ? Et pourquoi m’en
soucierai-je ?
La discussion était difficile, et l’énergumène, particulièrement
irritant. Nous comprîmes toutefois qu’il avait un compagnon : Actoclès,
ingénieur de renom, qui lui avait promis qu’il forgerait quelque chose capable
de l’aider. Car le fils du vent était instable, ses pensées se mélangeaient,
ses paroles s’emmêlaient. Et, alors qu’il avait entrepris toute forme de
médecine connue, Actoclès lui avait promis qu’en lui ouvrant le crâne, il
ferait sortir la confusion de sa caboche… si tant est qu’il était possible de
percer le crâne d’un demi dieu invincible.
J’avoue qu’à ce moment, mon air dubitatif, à moi qui suis
versé dans le savoir d’Asclépios, en aurait découragé plus d’un de tenter l’entreprise.
Mais devant l’insistance du géant irritant, Actéon lui proposa simplement de
pratiquer l’opération : les pieds dans l’eau, un bon outil, et tout Dieu
qu’il fût, la pression exercée par le fils de Poseidon serait suffisante pour ouvrir
n’importe quelle boîte, même indestructible.
L’idée enchanta l’hôte du Mont Dindyme, qui s’empressa de
nous guider vers le laboratoire de son compagnon qui, bien entendu - et pour ne
rien arranger, avait tout bonnement disparu.
Notre groupe, enrichi d’un Dieu du vent de quatre mètres,
descendit le chemin emprunté à l’aller, et bifurqua jusqu’à atteindre une
ouverture dans la montagne. J’avisai celle-ci avec appréhension : Tyros n’avait
aucune possibilité d’entrer, au vu de la hauteur de la brèche, et j’aurai
maille à circuler là-dessous, vue ma taille et ma corpulence. Mais Lyn, partie
en éclaireur, nous affirma que le boyau s’agrandissait plus loin. Nous
laissâmes notre hôte devant l’entrée, et nous engouffrâmes dans la roche…
Après quelques mètres dans l’obscurité, notre groupe
déboucha sur une salle taillée à même la pierre : l’on pouvait se tenir
debout tous ensemble. Au fond de cette alcôve nous toisaient deux statues,
sises près d’une ouverture, comme des gardes à l’entrée d’un palais. Pareils à
des guerriers de bronze, Lyn aperçut en les détaillants des espèces de petites
roues dentées reliant leurs articulations. Je pus apercevoir, pour ma part, un
fil terriblement ténu tendu en travers de la « porte », à hauteur de
mollets d’homme.
Actéon et moi-même échangeâmes un regard : notre
dernière rencontre avec des guerriers faits d’autre chose que de chair et d’os
nous avait laissé un souvenir douloureux…
Je me mis en position de frapper le guerrier de gauche, et
Actéon celui de droite. Lyn s’engouffra alors avec une extrême précaution dans
la brèche, levant les pieds pour éviter le piège, en prenant soin de mettre son
bouclier derrière son dos pour parer un éventuel coup. Et là, ce fut le chaos :
trop focalisée sur sa défense, elle s’emmêla les pieds dans sa lance, et
trébucha dans le fil tendu. Un craquement terrible se fit entendre, et une
masse énorme s’abattit sur elle, alors qu’elle avait fait volte-face en
trébuchant : un marteau de pierre descendit du plafond et frappa de plein
fouet le bouclier de la guerrière, qui fut propulsée vers nous et retomba au
sol. De chaque côté de la porte, les deux statues s’animèrent et, parés que nous
étions à frapper au cas où, j’hurlai à pleins poumons en abattant ma masse…
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