L’archimage entra dans la salle, et le silence se fit. Non
pas que cette promotion d’apprentis aventuriers fut particulièrement studieuse,
mais le vieil homme dégageait une aura naturelle qu’accentuait son air particulièrement
renfrogné du jour.
« Bien ! s’écria-t-il, ouvrez vos grimoire, page
73, chapitre 4.
Malestroit, lisez nous le titre. »
Le jeune homme trouva la page et se racla la gorge :
« De la fatalité en exploration : cas typique
de Loi de Murphy appliquée en Donjon »
« Excellent ! » lança l’Archimage,
avant de s’interrompre en voyant la main levée du jeune Piedfin, un hobbit qui
n’avait de fin que le pied…
« Maître, c’était un de vos amis, Murphy ? »
La classe entière éclata de rire.
« Monsieur Piedfin, tout ce que je sais, c’est que
c’était quelqu’un qui avait tellement la poisse que de dépit, après une énième
déconfiture, il déclara : « Ça peut toujours aller de mal en pis ! »
Pour votre information, je ne connaissais pas cet homme.
Mais depuis ce jour, a été édictée une
Loi qui dit en substance que « tout ce qui doit tourner mal, tournera
forcément mal »
Pour en parler, laissez-moi vous narrer les aventures
éphémères d’un groupe d’aventurier, la fine fleur du pays, l’espoir de la
nation… Un lanceur de sorts à l’aura magique inégalable, un elfe de la nuit à
la beauté sombre et au charisme certain, un nain courageux à la hache
tranchante, et un barbare huileux au slip saillant.
Ils s’aventurèrent un jour dans un Donjon obscur à la
recherche d’une gargouille maléfique terrorisant la région. Forts de leurs
talents et triés sur le volet, ils étaient certains de pouvoir affronter les
dangers qui les attendaient.
Mais dès le début, les choses ne se déroulèrent pas
comme prévu.
L’enchanteur descendit le premier l’escalier pour se
prendre, le pied à peine posé, une flèche dans le mollet.
Fort heureusement, ses compagnons en avaient vu d’autres…
L’elfe sortit de la pièce et s’engagea dans un couloir,
pour se trouver nez à nez avec un orc hideux, auquel, sans se démonter, il
décocha deux traits d’ombre. La magie des ténèbres se dissipa immédiatement, et
il se retrouva sans défense devant le verdâtre ennemi. Il faut dire que manier
des forces sombres lorsqu’on a une beauté et une aura tellement lumineuse, cela
ne va pas sans besoin de quelque… ajustement.
Heureusement pour lui, et c’est là qu’il est notable de
souligner l’importance d’évoluer en bonne entente dans un Donjon, le nain
suivait et s’interposa, tranchant le crâne du vilain.
Les pièces furent fouillées ; les portes,
défoncées, par les sandales odorantes du barbare énervé d’entendre les lutins
insulter sa mère.
La progression se faisait pourtant difficilement, le
quatuor étant régulièrement ralenti par la fatalité : entreprenant de
fouiller les pièces unes par unes, ils ne trouvèrent qu’une succession de
pièges retors et de sacs vides, ponctués çà et là de bourses d’or, bien
pratiques en ville mais ici totalement inutiles.
Lorsqu’enfin, ils atteignirent un coin du Donjon empli
de momies et de squelettes immondes, l’aventure s’engagea sur une pente
irréversible…
Le barbare, au jugement aveuglé par tout ce qu’il avait
entendu sur sa génitrice, crut bon de se mettre en retrait et de laisser l’enchanteur
– qui, trop sûr de lui, n’avait rien trouvé de mieux à faire que de cogner sur
les monstres à coup de bâton – se débrouiller face à un immonde squelette.
Celui-ci ne fit bien sûr qu’une bouchée du lanceur de
sorts, au grand dam du nain resté en découdre contre le tas d’os (l’elfe, peu
sociable, avait depuis longtemps entrepris de continuer l’exploration seul).
S’ensuit alors un combat épique qui dura une éternité,
le nain et le barbare s’échangeant des politesses pour savoir qui des deux
irait dépouiller le cadavre encore frais du malheureux magicien…
Lorsqu’enfin les tas d’ossements furent réduits en
poudre, revint l’elfe couvert de sang et de viscères des orcs qu’il avait
valeureusement vaincu seul. Il faut dire que cette race magnifique est depuis
les origines la plus à même de se débrouiller face à l’adversité, et cela grâce
à l’immense charis - »
L’assemblée dévisageait l’archimage avec un air ahuri.
« Ahem. .. »
L’archimage ajusta sa robe.
« Les trois héros restants, enfin tranquilles pour
fouiller la salle vide de ses monstres, serpentèrent entre les ossements
pour fouiller le sarcophage ouvragé trônant en son centre.
Las, celui-ci ne contenait rien d’autre que de vieilles
pièces d’or poussiéreuses.
Ils retournèrent en arrière, claudiquant du fait de
leurs blessures, enjambant la dépouille de l’enchanteur déjà délesté de son or
par le barbare, qui n’avait au passage aucun respect pour les défunts. Du moins
pour ceux qu’il n’avait pas tués de ses mains.
Il y avait une gargouille démoniaque à défaire, mais il
fallait pour cela continuer à explorer.
Après être passé du côté de la
bibliothèque, supposé à l’odeur être à côté des latrines, le barbare ouvrit une
porte et s’exclama cette phrase qui restera comme un merveilleux résumé de
l’aventure :
« Ah, bah putain ! »
Dans la salle richement décorée se tenaient trois
guerriers du Chaos, et là, près d’une cheminée, siégeait la gargouille.
Les guerriers se ruèrent sur le barbare, et ce fut un
concours de moulinets, de cris de guerre et de gerbe de sang...
Quand le
dernier guerrier fut tombé, le barbare, bien retenu par le nain et l’elfe pour
l’empêcher de bouger de l’encadrement de la porte (et au passage se prendre un
coup malencontreux), vit arriver la gargouille et prit ses jambes à son cou. Etait-ce
les horreurs endurées par le guerrier jusqu’alors qui le fit vaciller, ou les
remords d’avoir provoqué la mort de l’enchanteur ?
Voyant cela, le nain et l’elfe se précipitèrent dans
les couloirs en hurlant, profitant du fait que la gargouille emboite le pas de
leur huilé compagnon… qui eut la bonne idée de se tordre la cheville en
glissant sur une flaque de sang.
La gargouille l’empala.
Dans la cohue qui s’en suivit, l’elfe et le nain se
marchèrent dessus dans les couloirs, poursuivis par leur ennemi assoiffé d’en
découdre, incapable de les rattraper. »
« Peut-être voulaient ils l’épuiser avant de le
combattre ? » demanda Malestroit, captivé par le récit
« Oui ! C’était certainement une ruse de
combat ! » Dit Piedfin, certain d’être au fait de la stratégie
militaire.
L’archimage leur adressa un regard affligé.
« Ce doit être ça, oui…
Quoi qu’il en soit, il arriva un moment où, prenant
leur courage à deux mains, ils réussirent à encercler le démon, épuisé et
effaré par tant de... de stratégie.
L’elfe frappa de toutes sa hargne et de toutes ses
forces, non sans avoir hurlé à son ami à courtes pattes de se tenir prêt à
porter l’estocade finale. Il fit de magnifiques moulinets à l’épée, luttant
frénétiquement avec l’ennemi, échangeant des coups d’égal à égal, quand vint le
tour du Nain : il se précipita sur la bête, hurlant de toute sa hargne, la
hache prête à fendre l’odieux crâne, et se prit lamentablement les pieds dans une
lame de parquet certainement gonflée par l’humidité des lieux.
Il s’écroula au pied de la créature au moment où celle-ci
abattait son arme sur le pauvre elfe noir.
Le nain assista à la mort de son dernier compagnon -
non sans penser qu’il y avait là une nouvelle opportunité de se remplir les
poches, s’il survivait à l’instant.
Il se releva alors de toute sa petitesse, fit face au démon,
et aperçut une fiole roulant de la poche du cadavre frais de l’elfe noir. Il
eut juste les temps de la ramasser et d’en vérifier le contenu : une
potion de force doublant ses capacités au combat, qu’il s’empressa de vider.
Il prit alors de vitesse la gargouille et lui asséna un
coup fatal…
Le bilan de cette aventure était pour le moins
désastreux : sur les quatre immenses talents qui se furent introduits en
ces lieux pourtant accessibles au commun des mortels, un seul avait survécu. D’un
moment de défaillance de l’un découla la
mort de trois. Quand il y a plusieurs moyens d’accomplir un but, il y a
forcément quelqu’un pour faire le mauvais choix… »
« Mais qu’est-il arrivé au Nain ?» demanda
quelqu’un dans la salle.
« « Eh bien, après avoir dignement honoré les
morts en les détroussant jusqu’au dernier, il prit une retraite bien méritée,
non sans avoir dépensé tout son or dans l’achat de babioles en tous genres »
Il laissa passer un moment de silence.
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